DANS L’ENFER DES EHPAD9 min

Un article de Lille Insurgée :

Nous avons reçu un témoignage accablant d’une personne ayant travaillé dans un EHPAD du Nord au mois d’avril. Alors que depuis des semaines, le gouvernement décompte dans les « points presse » de Jérôme Salomon le nombre de morts dans les hôpitaux et les EHPAD, comme si les décès n’étaient qu’une série de chiffres lointains, les témoignages montrant la réalité inavouable du terrain ne sont que trop peu nombreux dans les médias de masse.

Il y a celles et ceux qui comptent les morts et celles et ceux qui pleurent les drames.

Le témoignage raconte la situation vécue dans un établissement abritant environ 80 résident·e·s. Un lieu décrit comme chaleureux, aux espaces de vies communs animés et aux visites fréquentes des familles. Un lieu qui tient aujourd’hui grace à la force et au courage d’une poignée de femmes, majoritaire à 95% dans l’établissement. Un EHPAD privé et familial qui était loin de penser devoir gérer une telle situation.

🔸 L’ORGANISATION DE L’ÉTABLISSEMENT FACE AU CONFINEMENT

Le confinement a considérablement transformé le visage de l’établissement. Dès les premiers jours, et du fait de soupçons de cas dans la structure, la décision a été prise de confiner tout le monde en chambre pour éviter toute transmission. Une tache compliquée à mettre en place, tout d’abord parce qu’il faut expliquer, plusieurs fois, à chaque résident·e, les raisons pour lesquelles il faut rester en chambre. « Il y a un moment où on essayait qu’ils ne sortent pas du tout de leurs chambres car on avait très peur que le virus se promène dans tout l’établissement. » Sans grand succès. Le bilan est très lourd. 40 résident·e·s ont eu des symptômes et 16 décès ont été jugés liés au coronavirus, dont la moitié ont été confirmés.

🔸LA GUERRE DES TESTS

Le directeur de l’établissement a rapidement mis en place des mesures pour faire matériellement face à la situation. Si le matériel de protection n’a pas été le problème majeur de l’établissement, les tests, eux, nécessaires à un déconfinement chambre par chambre ont manqué et manquent toujours.

« Le directeur avait réussi en bataillant avec l’ARS à obtenir 50 tests naseaux pour les résident·e·s uniquement […] malgré la volonté du directeur et le fait qu’il essaye de tout faire pour, on a refusé que les tests soient faits pour les soignant·e·s. Son but était de faire tester tout l’établissement pour pouvoir déconfiner progressivement des chambres et pour l’instant, ce n’est pas possible. Ce que l’on sait c’est qu’il y a au moins la moitié du personnel qui l’a eu, il y a eu énormément d’arrêts maladie, beaucoup de symptômes très différents. »

🔸FAIRE FACE À L’ISOLEMENT

Le confinement par chambre met les résident·e·s dans une situation d’isolement total. Un isolement encore plus strict pour les personnes suspectées d’avoir contracté le Covid. À savoir que si un·e patient·e avait l’un des symptômes suivants : la fièvre, une extrême fatigue ou une diarrhée, le résident·e était considéré·e comme un cas de Covid.

L’isolement des personnes en chambre a engendré d’importantes problématiques, surtout pour les personnes psychologiquement fragiles qui ne comprennent pas pourquoi elles ne peuvent pas sortir, pourquoi elles ne peuvent pas voir leurs familles, rendant le confinement difficile à faire respecter. Les soignant·e·s, équipé·e·s de blouses, de masques, de charlottes, de sur-blouses, de tabliers, ne sont pas toujours reconnu·e·s des résident·e·s, créant déséquilibre et désorientation. Certain·e·s résident·e·s ne savent plus où iels sont, cela crée des dépressions.

« Ça a créé ce qu’on appelle le syndrome de glissement : les personnes se laissent mourir ou dépérir. Donc il y a des personnes qui pleurent toute la journée, on a beau essayer de les sortir deux minutes, une par une au jardin en prenant toutes les précautions, c’est compliqué à mettre en place et pas toujours utile car ce dont elles ont besoin, c’est de voir leurs proches. Donc on a des personnes qui se sont laissées mourir de chagrin. Réellement. Et on ne sait pas si le Covid était là en plus ou pas car il n’y a pas de test post-mortem. »

🔸LA GESTION DES CAS DE CORONAVIRUS ET DES DÉCÈS

« Quand on isole encore plus strictement, on change de masque, de gants, après être rentré·e dans les chambres, et tous les vêtements des résident·e·s qui sont suspecté·e·s de Covid ou qui sont Covid sont dans des sacs hydrosolubles et on met tout à 60° pour détruire le virus au maximum. »

La gestion des cas de coronavirus est stricte et les personnels de l’EHPAD doivent gérer la quasi-totalité de la période d’incubation. Les hospitalisations sont rares, uniquement en cas de syndrome respiratoire aigu. « Et encore, quand c’est maintenable en EHPAD, ils nous les laissent ».

« On a deux résident·e·s qui sont parti·e·s en hôpital et qui sont revenu·e·s. La dame est décédée quelques jours plus tard à l’EHPAD alors que l’hôpital nous avait dit « y’a plus de soucis, y’a plus de danger, tout ira bien » mais en fait les syndromes respiratoires s’étaient calmés et finalement elle est décédée de fatigue parce que c’est épuisant ».

La gestion des cas de coronavirus est extrêmement difficile, mais plus dur encore, c’est la gestion des décès. Les soignant·e·s, après chaque décès, ne peuvent pas toucher au corps qui est placé dans une housse, en l’état, sans soins. C’est à dire que si une personne porte une couche, une perfusion, sonde urinaire ou autre, rien n’est retiré. Les pompes funèbres viennent chercher le corps dans l’EHPAD. Les pompes funèbres passent le corps au spray javel, le placent dans un cercueil et l’emmènent à l’incinérateur. « C’est inhumain comme traitement et c’est une des choses pour lesquelles les soignant·e·s sont de plus en plus mal », de laisser partir les corps dans ces conditions.

Alors que les directives nationales demandent qu’il n’y ait aucune visite des familles des personnes en fin de vie, la direction de l’établissement a tout de même autorisé des visites si les familles le souhaitaient, pour dire au revoir à leurs proches, considérant les directives nationales comme inhumaines. Cette décision implique de prendre sur les réserves de masques pour permettre que ces visites aient lieu sans risques. Depuis la ré-autorisation des visites, un parloir avec plexiglas a été mis en place et les visites sont limitées à une par semaine.

On observe aussi une régression des résident·e·s, qui parfois ne savent plus marcher du fait d’être resté·e·s confiné·e·s dans leurs chambres. Les soignant·e·s surmené·e·s passent parfois à côté d’autres pathologies, le coronavirus étant devenu une priorité du jour au lendemain.

🔸LA DETRESSE DES SOIGNANT·E·S

Qu’adviendra t-il des soignant·e·s quand tout cela sera terminé ?

Surmené·e·s, les personnel·le·s de l’EHPAD font preuve d’un courage exemplaire mais risque rapidement de se prendre un retour de bâton une fois l’intense période passée.

Si aujourd’hui, le travail est tellement nécessaire et important que les soignant·e·s ne peuvent penser à autre chose et mettent toute leur énergie pour que les conditions de vie des résident·e·s ne soit pas inhumaines, une fois la pression redescendue, les risques de dépression sont important pour des personnes qui ont été confrontées à la mort tous les jours pendant des semaines. « Le plus compliqué franchement à gérer, c’est déjà les personnes qu’on voit partir doucement. C’est difficile pour les personnes qui travaillent à l’année, parce que c’est leurs résident·e·s, elles les connaissent par cœur, elles font beaucoup de choses avec eux et elles les voient partir sans pouvoir les accompagner au mieux. »

Ces situations sont émotionnellement intenables, et font craindre une vague de dépressions après cette dramatique période. De plus, le fait d’être confronté-e à la mort n’est pas la seule charge émotionnelle à gérer. Les soignant·e·s doivent gérer le sentiment d’être pestiféré·e·s, de ne pas être reconnu·e·s.

La traduction la plus symbolique de ce manque de reconnaissance est sans doute la prime de 1500€ annoncée par Macron, que les soignant·e·s ne pourront pas toucher, l’établissement n’étant pas un centre hospitalier.

La traduction la plus violente de ce manque de reconnaissance est sans doute le sentiment d’être des pestiféré·e·s. « Dans les villages de campagne, tout le monde sait où les gens travaillent. »

Les soignant-e-s se sentent montré·e·s du doigt, jusque dans leurs foyers. Le sentiment de ne pas être reconnu·e dans la société grandit à mesure que la méfiance s’amplifie dans la population locale et que les distances sociales se ressentent comme du rejet. Aucune mesure ne permet d’arranger ça.

Il faut ajouter à cela le manque d’entraide dans les campagnes. Alors qu’en ville, des réseaux d’entraides solides se sont créés et que les dons aux centres hospitaliers sont nombreux, la situation en campagne est beaucoup plus complexe. S’il y a bien des dons, ils sont minimes et loin d’être de la même ampleur qu’en métropole. Cette situation pèse sur les soignant·e·s, se sentant d’autant plus isolé·e·s et seul·e·s face au virus, accentuant leur détresse.
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Retranscrire les réalités du terrain, malgré les difficultés, doit être, à l’heure où l’ensemble des médias télévisés ne parlent que de chiffres représentés sur des graphiques de façon managériale, une priorité pour ne jamais oublier, ne jamais pardonner ce à quoi les corps et les esprits ont été confrontés durant cette crise sanitaire. Et dont les responsables sont les technocrates qui ont pensé en chiffres, en euros.