Témoignage : l’État réprime des familles à la rue33 min

Étudiant en sciences humaines, je suis bénévole chez Utopia 56 Paris depuis un an maintenant. L’association vient en aide de manière inconditionnelle aux personnes à la rue, majoritairement exilées, et gère surtout des situations d’urgence. Fin 2020, je consacrais mes deux premiers billets pour raconter 31h et 32h dans ma vie militante, à propos de la violence institutionnalisée de l’État et par extension de la police à l’égard des personnes sans domicile fixe et exilées notamment. En région parisienne, elles sont des milliers chaque année à subir les conséquences de ces politiques anti-immigration agressives, exclusives et férocement décomplexées.

Il y a un peu plus de deux semaines, le jeudi 28 octobre 2021 s’est tenue sur la place de l’Hôtel de Ville à Paris une action revendicative réclamant aux pouvoirs publics des hébergements pour des familles et mineurs à la rue. Environ 250 personnes exilées étaient présentes sur place pour demander à l’État de respecter la loi, car l’accès à un hébergement pour tou·tes est une obligation légale. Cette action a été violemment réprimée par la police.

J’ai été témoin direct de scènes plus qu’alarmantes. Rien n’a changé depuis l’année dernière. Ou alors cela s’est empiré. Triste et révoltante nécessité, je ne me vois pas ne pas à nouveau témoigner des faits profondément choquants dont j’ai été témoin, et parfois victime.

VOICI MON TÉMOIGNAGE.

◼️10h.

L’action est prévue aux alentours de midi. Je retrouve une partie des familles et des bénévoles à un des différents points de rendez-vous qui ont été donnés. Au moment où j’arrive, une mère épuisée par la nuit passée part prendre un café pour se réchauffer et se préparer pour la journée qui nécessitera beaucoup d’énergie. Elle nous confie son bébé assis sagement dans sa poussette. Paniqué au bout de trente secondes par l’absence de sa mère, l’enfant se met à pleurer. Même après être passé dans les bras de plusieurs mères et bénévoles, inconsolable, ses larmes ne s’arrêteront pas de couler avant que sa mère ne revienne, une dizaine de minutes plus tard.

Le soleil du matin éclaire faiblement les silhouettes, il fait froid. Une femme m’explique en pointant du doigt son mari, assis sur un banc et emmitouflé dans sa doudoune, qu’il est très malade et qu’il ne dort pas de la nuit. Elle s’inquiète beaucoup pour lui. En France, l’accès aux soins pour les personnes exilées est rendu très compliqué. Avant tout, elles ne sont pas toutes au courant qu’elles y ont droit, ou n’y vont pas par peur d’être arrêtées par la police. Surtout, les suivis médicaux de qualité sont très difficiles (voire impossibles) à mettre en place tant les moyens alloués à cet effet sont insuffisants.

◼️11h.

Nous partons du point de rendez-vous pour prendre le bus. Nous expliquons avec une amie à un père de famille qu’il est très risqué pour lui de prendre part à l’action en vue de son statut administratif (procédure Dublin). Il risquerait d’être intercepté par la police et d’être expulsé hors de France. Il fait donc le choix de ne pas participer, quittant ainsi sa femme et ses enfants. Elle/eux peuvent espérer obtenir une mise à l’abri si l’action réussit.

Une fois arrivé.e.s devant l’abribus, le père s’en va brusquement en tournant le dos au groupe et part à gauche au coin de rue. Nous le perdons de vue rapidement. Cinq minutes plus tard, le bus arrive. Le groupe composé d’enfants, de pères, de mères dont certaines enceintes, monte à l’intérieur.

◼️11h45.

Nous descendons du bus et nous rendons sur le lieu en question. Dans la minute, nous apprenons que le lieu originel de l’action est impossible d’accès. L’information a fuité : alors que le lieu était tenu secret, la police a appris où l’action devait se tenir. De nombreux groupes sont suivis par des policier.e.s infiltré.e.s (des renseignements généraux). Des familles sont bloquées par la police à Stalingrad. Des camions de CRS circulent dans le nord-est parisien pour l’occasion.

Tout semble déjà savamment mis en place pour empêcher à tout prix des familles et mineurs vivant à la rue d’obtenir un toit pour l’hiver. Après avoir discuté de la situation avec les familles, nous nous répartissons en petits groupes autour d’un carrefour dans le 11e arrondissement. Nous proposons aux familles de patienter et d’attendre un peu de temps dans la rue avant de nous diriger vers un nouveau lieu. L’attente et le harcèlement policier sont des situations discriminantes qui se reproduisent quotidiennement pour les personnes exilées.

◼️12h30.

Je discute avec François*, parent avec sa femme Isabelle d’une famille de quatre enfants, le plus petit encore bébé. Il m’explique à quel point leur vie est difficile. Il y a quelques années de cela, il fuyait la Côte d’Ivoire en espérant pouvoir reconstruire sa vie en France. Aujourd’hui, après avoir trimé pour obtenir un titre de séjour, il subit encore et toujours le mépris des autorités françaises. Ce mépris se répercute sur sa famille : ces derniers mois, ils/elles ont enchaîné galères sur galères, jusqu’à ce qu’ils/elles se fassent expulser de leur logement. Maintenant, ils/elles sont SDF. Pourtant, François a obtenu un CDD dans une boîte d’intérim récemment, mais il ne peut pas laisser sa femme seule s’occuper des quatre enfants, encore très jeunes. Il n’a d’autre choix que de mettre de côté son travail pour l’instant. Il ressent une tristesse et une désillusion profondes. Pourtant, il/elle font preuve d’une féroce détermination, plus qu’inspirante, à l’image de l’association qu’il/elle ont créé il y a peu de temps. Elle a pour objectif d’envoyer des jouets aux enfants précaires en Côte d’Ivoire.

Cette discussion réveille en moi une fervente colère envers ces politiques étatiques qui rendent la vie des personnes exilées impossible, même pour celles qui parviennent à obtenir un statut administratif « stable » ; et elles sont rares.

◼️13h.

Nous apprenons le nouveau lieu où doit se tenir l’action : ce sera sur le parvis de l’Hôtel de Ville de Paris.

Une fois des bouteilles d’eau distribuées au groupe, nous empruntons le métro en direction du lieu dit. Les poussettes sont nombreuses à rouler sur le bitume des tunnels piétons du métro. Les changements de lignes sont éprouvants pour les familles. Chaque escalier est un calvaire en plus, il faut porter ensemble les poussettes une à une. Nous attendons à plusieurs reprises une mère enceinte qui reprend sous souffle, épuisée.

◼️13h30.

Nous sortons enfin des méandres métropolitains. Je discute avec une mère, ses deux enfants lui tiennent la main. Comme elle est encore assurée d’avoir un hébergement d’urgence pour encore trois jours, si elle est contrôlée par les services administratifs sur le lieu de l’action, elle pourrait se voir retirer la garde de ses enfants. Elle serait en effet considérée comme une mère maltraitante pour avoir remis à la rue ses enfants alors qu’ils/elle ont accès à un logement. Depuis ce matin, nous essayons de lui faire prendre conscience du risque qu’elle encourt. Elle a beaucoup de mal à comprendre, moi aussi d’ailleurs. Comment peut-on infliger cela à une mère en détresse, qui sait pertinemment la difficulté que représente l’obtention d’un logement et le temps que cela peut prendre ? Elle souhaite simplement offrir une vie décente à ses enfants, mais l’administration française ne veut pas l’accepter. Livide, elle est contrainte à cause de ce fonctionnement de reprendre le métro avec ses enfants. Elle retourne donc dans leur hébergement temporaire du 115 (Samu social) à 1h30 de l’école où ses enfants sont scolarisés. François l’aide à descendre la poussette.

◼️13h35.

Nous ne sommes pas encore arrivé.e.s sur le lieu de l’action lorsqu’elle commence. En présence de quelques journalistes, sur le parvis de l’Hôtel de Ville, soutiens, familles à la rue et mineurs isolés déplient des tentes en nombre. Un campement spontané se dresse pour exiger des logements pour l’hiver aux familles et mineurs participants à l’action. Nous pressons le pas, je prends la poussette d’une mère enceinte pour faciliter son avancée. Il faut arriver avant que la police ne bloque tout accès à la place.

◼️13h40.

Lorsque nous arrivons, deux rangées d’une dizaine de camions de CRS chacune sont garées en face de la place. Des CRS encerclent le campement. Par chance, nous parvenons à entrer à l’intérieur. L’ambiance est très tendue, les forces de l’ordre ont réagi violemment très rapidement. Dès la première tente dépliée, elles sont intervenues. Elles raflent les tentes du campement, puis les entassent sur un côté du parvis, solidement gardées par des policier.e.s. Peu importe que des personnes se trouvent à l’intérieur des habitats de toile : une policière en tire et en soulève un froidement, sans se soucier de la femme qui l’occupe, contrainte d’en sortir brutalement. D’autres de ses collègues l’imitent. Une amie est sauvagement jetée à terre par un agent de police alors qu’elle tentait de l’empêcher de saisir une tente. Nous apprenons qu’un soutien s’est fait embarquer sèchement par les CRS après s’être interposé devant une scène semblable, cinq minutes seulement après que l’action ait débuté. Des personnes crient sous la pression virulente de nos prétendu.e.s gardien.ne.s de la paix. La police est là pour intimider, pour apeurer, pour traumatiser.

Je me trouve auprès des familles que j’ai accompagné au lieu de l’action et nous assistons à ces scènes. François se tient à côté de sa famille et m’interpelle. Il est scandalisé et se sent impuissant. Sans savoir où vraiment poser son regard, essuyant vivement les larmes naissantes dans ses yeux, il me dit ce qu’il ressent : un dégoût profond envers ces policier.e.s, un désir sincère d’être accepté tel qu’il est et de pouvoir enfin, avec sa femme, offrir une vie tranquille à sa famille. Sa détermination et sa rage de vivre me bouleversent, je ne sais quoi faire d’autre que de l’écouter avec la plus grande attention. Ce moment est d’une puissance sans nom. Par respect, je ne me laisse pas submerger par les émotions, et dépose ma main contre son dos en guise de soutien. Soutien forcément insuffisant compte tenu des souffrances qu’il a accumulées depuis de nombreuses années. Je me sens totalement impuissant.

La honte. Jamais nous n’aurions pu imaginer que la Préfecture de Police puisse se comporter ouvertement ainsi à l’égard de familles et de mineurs vulnérables. La honte. Ce mot tourne en boucle dans ma tête. La honte. La police, impunie, agit en roue libre totale. L’État français brise des vies.

◼️14h15.

La police se replie légèrement et marque un temps de pause, fière du succès de sa première opération : une grande partie des tentes ont déjà été saisies, entassées et désormais bien gardées. Nous sommes maintenant nassé.e.s, encerclé.e.s par les forces de l’ordre : plus personne ne peut entrer, mais n’importe qui peut sortir. Pour les personnes exilées, sortir signifie abandonner la possibilité de pouvoir dormir au chaud ce soir, et pendant l’hiver. Pour les bénévoles et militant.e.s, sortir signifie se soumettre une nouvelle fois à la politique de non-accueil de l’État et laisser tomber les personnes qu’elles/ils se sont engagé.e.s à soutenir. Aucun individu ne souhaite sortir, donc.

Sur la place, des gens s’agglutinent autour du rassemblement et observent la scène. Ils/elles se mélangent aux personnes exilées qui n’ont pas pu arriver à temps sur le lieu de l’action, ou qui ont décidé sous la pression de sortir de la nasse. En effet, un certain nombre de personnes, notamment des mineurs isolés, ont préféré abandonner l’idée d’obtenir un logement, angoissées et apeurées par la violence de l’organe répressif de l’État.

L’atmosphère est très tendue, personne ne s’attendait à ce que les agents en bleu soient aussi violent.e.s. Le silence criant qui se répand sur le parvis est significatif de l’état de choc et de stupéfaction dans lequel nous sommes. A cet instant, une seule personne a la force et la rage suffisantes pour exhaler son ahurissement et sa colère. Debout et au bord des larmes, François invective les femmes et hommes en bleu qui nous encerclent. Forte et tremblante, sa voix résonne et brise le silence. Ses trois enfants sont assis juste derrière lui, à l’intérieur d’une des tentes encore restantes. Leurs six yeux écarquillés suivent intensément leur père du regard. Ses mots sont lourds et sensés, puissants et assumés. Il exprime tout le mépris et la colère qu’il ressent à l’égard de l’État français et de sa police qui rejettent violemment sa communauté, comme il dit, elles, personnes exilées et ultra-vulnérables.

Entouré de dizaines de ses subalternes qui nous encerclent, un gradé empoigne un microphone. Première, deuxième et troisième sommations. Ils/elles vont faire usage de la force si nous ne daignons pas partir et rentrer chez nous, car notre manifestation est illégale. Chez nous ? La majorité des personnes présentes dorment à la rue et sont justement là pour réclamer un chez soi. Ses propos sont absurdes, d’une indécence sans nom. En fin de journée, une amie me racontera qu’à ce moment, sous la pression, un père de famille s’est taillé les veines. Sa femme était en panique. Ils/elles ont été sorti.e.s du rassemblement.

Suite à ces annonces, François se retourne, dos aux forces de l’ordre. Il encourage ardemment les quelques 180 personnes encore présentes à tenir tête, jusqu’à ce que nos revendications soient entendues. Son intervention est saisissante ; elle me remotive.

◼️14h30.

Les CRS commencent à intervenir et s’immiscent au milieu du camp en file indienne et le scindent en deux. Nous sommes sur le qui-vive, la tension est à son comble. Les soutiens tentent de constituer une chaîne humaine, fragile, entre le camp et la police. Un bénévole se fait prendre par le bras par deux policiers qui le sortent hargneusement de la nasse. Il semble que les forces de l’ordre aient pour objectif d’expulser un à un les soutiens avant les personnes exilées. Nous avons le réflexe de nous asseoir afin de rendre plus difficile à la police de nous éjecter.

Assis juste devant des familles et quelques tentes avec un bénévole, Alexis, nous nous serrons les coudes. Une petite dizaine de CRS se dirige vers nous. Ils nous demandent de nous lever. Nous refusons. Ils réitèrent leur demande. Nous la rejetons à nouveau. Très vite, ils s’avancent vers nous et empoignent énergiquement avec leurs gants coqués nos bras et nos jambes.

Nous sommes rapidement séparés. Trois CRS me soulèvent et me portent. Mon sac traine au sol. Mon téléphone tombe par terre. Celui qui me tient les bras avance que je suis trop lourd et me lâche les poignets la seconde suivante. Je me retrouve soudainement vulgairement traîné au sol en toute illégalité par ses deux collègues, indifférents, qui me tirent par les chevilles en direction de l’entrée de métro la plus proche. Cela me vaudra plusieurs écorchures au dos et aux bras. Cinq mètres plus loin, le même policier me reprend les poignets pour me soulever à nouveau. Arrivé devant l’entrée de métro, ils me menacent de me jeter dans les escaliers si je ne daigne pas me lever. Même si j’accepte de me lever, cela n’empêche pas l’un d’eux de me pousser droit vers les escaliers. Je manque de tomber. Alexis a lui aussi été emmené de force au même endroit. Trois policiers restent devant les escaliers pour nous empêcher de revenir sur le lieu de l’action. Nous refusons de partir malgré leur insistance.

A peine levé et un peu sonné, j’entends à quelques dizaines de mètres plusieurs cris venant du rassemblement. Alors que nous en avons été évincés, les policie.re.s entrent en confrontation : ils/elles font des percées dans le campement pour secouer, récupérer des tentes, pour attraper de manière arbitraire de nombreuses personnes et les extraire de la nasse. Ces interventions produisent systématiquement une montée en pression et frappent les esprits. Plusieurs personnes sont blessées. Lors d’une percée, des policiers attrapent vigoureusement une femme exilée atteinte d’un handicap moteur. Une amie me racontera que, dès que la mère a vu les hommes en bleu s’avancer vers elle, elle a poussé par réflexe sa fille pour la protéger et l’écarter du danger. Sa fille a vu sa mère se faire agresser à deux mètres d’elle. D’après beaucoup de soutiens, ses pleurs et ses cris furent terrifiants. Les policiers finirent par relâcher la femme et poursuivirent mécaniquement leur intervention. Dans la cohue, une autre amie me rapportera qu’un policier s’était emparé du portefeuille d’un homme exilé. Cet agent finit finalement par rendre le portefeuille à son propriétaire lorsqu’il se rendit compte qu’il avait été pris en flagrant délit par la caméra de mon amie.

Les cas de violences physiques et psychologiques ne font que s’accumuler par dizaines depuis ce matin. Que nous en soyons victimes ou spectateur.rice.s, nous sommes injustement impuissant.e.s face à ces scènes abjectes. Nous ne pouvons que compter sur les nombreuses caméras de bénévoles et celles de quelques journalistes qui saisissent sur le vif ces images. C’est tout ce qui semble nous rester.

◼️15h.

Peu de temps après, d’autres agents de police ramènent un mineur isolé à la bouche de métro où nous sommes toujours bloqués avec Alexis. Ils lui ont enlevé sont haut pour faciliter le fait de le porter. Celui-ci se retrouve torse nu, humilié pour avoir tenté calmement d’entrer au sein de la nasse et espérer une mise à l’abri. Arrivés devant l’entrée du métro, les CRS nous le jettent sèchement dessus, acte qui manque de nous faire tomber tous les trois dans les escaliers. Furieux, nous les invectivons. Le jeune, anglophone, est particulièrement remonté contre les policiers : il les insulte vigoureusement, laissant sa colère s’exprimer. Les policiers tentent de le faire taire, l’un d’eux déclare : « On est en France ici ! On parle Français ! Ok ? ». Ils finissent par nous demander éhontément de le faire taire.

Alors que l’on nous retient dans les escaliers de l’entrée de la bouche de métro, ma tête se trouve à la même hauteur que le sol du parvis. J’observe à travers les grilles de l’escalier les jambes des passant.e.s empruntant chacun.e des trajet différents. Certaines jambes passent leur chemin, d’autres s’arrêtent devant la scène, puis repartent. D’autres interrompent leur trajet ; les jambes s’immobilisent. Je lève la tête. Accompagnée de deux jeunes enfants, une femme nous dépose un regard bienveillant puis tourne la tête vers les policiers et se met à les interpeller. Cernés par les critiques exprimées par de nombreuses bouches qui les entourent, les trois agents de police peinent à rester de marbre. Ils sont déstabilisés mais font mine de ne pas l’être. Accoudée à la barrière juste au-dessus de moi, la femme me propose avec un sourire complice une cigarette que j’accepte volontiers. Son attitude confère un soutien rassurant et éloquent.

Un député de Seine Saint Denis, Eric Coquerel, vient à peine d’arriver. Il nous adresse un mot de soutien, appuyé sur la rambarde de la barrière de la bouche de métro. Il se dirige par la suite vers le rassemblement rejoindre le peu d’élu.e.s présent.e.s sur place pour tenter de raisonner le commissaire chargé de l’opération de répression. Cela ne changera malheureusement pas grand-chose. D’autres soutiens sont amené.e.s dans l’escalier métropolitain, une femme et un homme exilé.e.s y sont aussi dirigé.e.s sous les ordres des policiers. Alors que nous sommes maintenant nombreux.ses à y être entassé.e.s, l’un d’eux nous ordonne de faire attention car elle est enceinte. Quel cynisme.

Depuis le début de l’action, beaucoup de femmes enceintes ont été violentées par ses collègues. Plusieurs d’entre elles ont fait des crises de panique du fait de l’atmosphère ultra anxiogène créée de toute pièce par les forces de l’ordre. Deux ont fait un malaise et ont dû être évacuées, prises en charge par les secours. En tant que témoin de plusieurs scènes affligeantes, une amie me rapportera d’ailleurs que les propos déplacés tenus par ce policier devant l’escalier n’étaient pas un cas à part. Lors de leurs interventions, un CRS a demandé à ses collègues de ne pas toucher aux femmes enceintes ; en guise de réponse, un autre lui a ri au nez en levant les yeux au ciel. Un autre a scandé en riant à un de ses collègues en regardant les femmes exilées : « Qu’est-ce qu’elles pondent celles-là ! ».

◼️15h30.

Sachant que la station de métro Hôtel de Ville comporte plusieurs accès, nous décidons d’emprunter un.e à un.e ou en petits groupes le tunnel souterrain pour prendre un autre escalier et nous libérer enfin du blocage policier pour rejoindre à l’extérieur le rassemblement. Lorsque je descends à mon tour dans le tunnel, vide, j’entends derrière moi le cris puissant d’une bénévole en pleure ; il résonne dans tout le souterrain. Elle arbore un énorme bleu sur la pommette. Elle court se réfugier dans la rame de métro. Elle reviendra quelques minutes plus tard à l’extérieur, le visage fermé.

Dehors, pratiquement l’entièreté des soutiens a été évincée du rassemblement. En face de l’Hôtel de Ville, nous sommes une quarantaine réuni.e.s en bloc devant les forces de l’ordre qui encerclent le rassemblement, composé d’une grosse centaine de personnes exilées et d’une dizaine de bénévoles affichant une détermination certaine. On peut apercevoir encore quelques tentes qui ont échappées aux mains des CRS, sous lesquelles des enfants s’abritent. A l’extérieur de la nasse, nous discutons entre bénévoles : nous sommes sidéré.e.s, outré.e.s par ce qu’il se passe.

Sur notre droite, nous apercevons des policer.e.s suréquipé.e.s se diriger de manière flegmatique vers le rassemblement. Cagoulé.e.s et revêtant des casques intégrales, les BRAV-M (Brigades de Répression de l’Action Violente Motocycliste) ont été mobilisées par la Préfecture de Police. Les BRAV-M sont les brigades créées en mars 2019 par Didier Lallement, alors fraîchement nommé préfet de Paris, afin de réprimer le mouvement des Gilets Jaunes (et les années suivantes contre les mobilisations opposées à la réforme des retraites, la loi de Sécurité globale et à la réforme du chômage). Ces brigades motorisées sont très largement critiquées : elles sont là pour surprendre, pour faire peur, pour réprimer la contestation. Qualifiées par beaucoup d’ultra-violentes, elles rappellent pour maintes personnes les pelotons de « voltigeurs » des années 1980 à l’origine de la mort de Malik Oussekine en 1986 (qui furent dissous suite à cette affaire).

Pour la majorité des membres de la brigade, leur RIO (Référentiel d’Identité et de l’Organisation) est illisible ou absent de leur équipement, ce qui est illégal. Ce matricule permet de les identifier individuellement : le fait de ne pas le porter ou de le rendre illisible leur permet d’être beaucoup plus difficilement reconnaissable, et donc d’éviter d’être identifié.e si une enquête pour violences policières est ouverte. L’un d’entre eux/elles a même osé rayer vulgairement au feutre noir les deux tiers de son matricule. Le sentiment d’impunité est total.

Nous sommes indigné.e.s, apeuré.e.s et révolté.e.s de les voir poser pied à terre et se diriger vers les personnes nassées. La préfecture de Paris a fait le choix de les faire intervenir sur place pour réprimer une action pacifique, composé d’individus ultra-vulnérables et non violents. Certain.e.s d’entre eux/elles remplacent une partie des CRS près du rassemblement. D’autres s’arrêtent près de nous.

◼️15h40.

Un gros camion de CRS avance vers la place et s’arrête juste devant le tas de tentes précieusement gardé par les BRAV-M. Des CRS ouvrent les portes du véhicule, vide. D’autres commencent à s’activer en empoignant les tentes une à une puis en les chargeant dans le camion. Le matériel de survie est stocké au fur et à mesure dans le camion, de manière assez désordonnée. Les tentes ‘’3 secondes’’ sont en effet difficiles à plier… Cette scène nous rappelle exactement celle qui s’était déroulée le 24 novembre 2020 où l’installation d’un camp d’hommes exilés sur la place de la République à Paris avait été lourdement réprimée. La police avait là aussi saisie les tentes, appartenant pourtant aux SDF. Une plainte collective encore en cours avait été déposée notamment pour “vol en bande organisée” contre les préfets de police de Paris, de Seine-Saint-Denis et d’Île-de-France (1).

L’État est plus rapide à mobiliser un véhicule pour transporter des tentes plutôt que pour transporter des familles et mineurs à la rue vers un lieu de mise à l’abri. Non seulement il les violente mais il leur confisque en plus leur matériel de survie. Comment peut-on ne pas avoir honte d’effectuer ce genre de mission ? Avec d’autres soutiens, c’est la question que nous posons aux agents sur place. Aucun d’entre eux/elles ne semble prêter attention à ce que nous leur disons.

Les CRS nous ordonnent de reculer et de passer de l’autre côté de la rue afin de toujours plus nous écarter des personnes encerclées, qui peuvent encore espérer une mise à l’abri. Ils interviennent en même temps à l’intérieur de la nasse pour récupérer des tentes et expulser certains individus. Une femme exilée est évincée du rassemblement et ramenée vers nous. Elle explique paniquée aux CRS qu’elle veut retrouver sa fille qui est toute seule à l’intérieur de la nasse. Ils refusent. Témoins de cette nouvelle scène abjecte, nous appuyons sa demande avec d’autres soutiens. Malgré un léger instant de flottement, les policier.e.s refusent à nouveau froidement. Ils sont en train de provoquer en direct de lourds traumatismes, en pleine état de conscience.

Suite à cela, un CRS me fixe d’un regard noir. Il défend le fait que c’est ainsi que cela doit se passer. Je lui tiens tête. Il n’aime pas ça, et me répond sèchement mots pour mots qu’il a « hâte de me fumer ». Bien qu’ils/elles se trouvent à côté de lui, ses collègues ne bougent pas d’un iota, se rendant de fait complices de sa menace outrancière.

Nous nous retrouvons maintenant à une soixantaine de mètres du rassemblement. De loin, nous distinguons difficilement les dizaines de silhouettes cachées pour la plupart par les corps alignés des policier.e.s. D’un seul coup, malgré la violence de ces dernières heures, les personnes exilées nassées scandent haut et fort des messages de soutien et d’encouragement dans note direction. Elles chantent aussi ensemble leur souhait d’obtenir des maisons. Cela redonne de la force, et nous leur renvoyons les encouragements en prononçant fièrement notre solidarité avec les personnes exilées.

◼️16h.

Les forces de l’ordre finissent de boucler le secteur autour du parvis de l’Hôtel de Ville. Tous les soutiens sont éloignés du rassemblement, tout comme les quelques journalistes présent.e.s sur place. Indépendant.e.s ou pas, les CRS les mettent à l’écart : c’est par exemple le cas de Rémy Buisine, journaliste chez Brut, ou encore de NnoMan, photoreporter.

Cela fait désormais plusieurs heures que l’action dure, aucune personne encerclée n’a pu sortir de la nasse. Interdites de sortir de la nasse, des personnes sont contraintes d’uriner dans des bouteilles en plastiques vide. Des enfants se font réprimander par un CRS car ils jouent au football. A nouveau, une femme enceinte fait un malaise. L’attente, toujours l’attente. Et le harcèlement policier qui n’en finit pas, humiliant et traumatisant.

Il ne reste plus qu’un îlot composé d’une grosse centaine de personnes au milieu de la place vide, défendue par des rangées de policier.e.s qui y bloquent l’accès. D’autres CRS persistent à nasser le groupe au milieu de la place. Technique de maintien de l’ordre très largement utilisée depuis le mouvement des Gilets Jaunes, la nasse a pourtant été interdite en juin dernier par le Conseil d’Etat. D’après le communiqué de cet organe étatique, elle porte notamment « atteinte à la liberté d’aller et venir » et « rien ne garantit que son utilisation soit adaptée, nécessaire et proportionnée aux circonstances » (2). Seulement, Didier Lallement laisse faire volontairement, et nos gouvernant.e.s ferment consciemment les yeux. Cela amène donc à des situations comme celle qui se déroule depuis ce début d’après-midi : des nourrissons, bébés, enfants, hommes et femmes vulnérables victimes de violences psychologiques et physiques par l’Etat via la police.

Familles, mineurs isolés et soutiens, nous sommes une centaine posté.e.s sur le trottoir rue de Rivoli à quelques dizaines de mètres du rassemblement, retenu.e.s par la police. Les familles et les mineurs avec nous ne peuvent pas espérer une mise à l’abris par l’Etat ce soir, seules celles nassées ont ce droit. A côté de moi, quatre enfants âgés de 5 à 8 ans jouent à la balle devant un policier tout en observant le rassemblement. L’un d’entre eux reconnaît au loin deux camarades de jeux dans la nasse, qu’il avait l’habitude de voir aux maraudes d’Utopia 56. Il lance un regard envieux à ses camarades et dit aux trois autres enfants à côté de lui : « Ils ont trop de la chance ! J’aimerais trop pouvoir avoir une maison moi aussi ! ». Ses copains acquiescent ses propos avec enthousiasme, puis ils se remettent à jouer, sous les yeux du jeune CRS.

◼️16h30.

Comme beaucoup de personnes encerclées n’ont pas pu manger ni s’hydrater aujourd’hui, nous décidons avec des ami.e.s d’aller acheter des biscuits et des bouteilles d’eau afin de les leur distribuer. Quelques minutes plus tard, nous revenons avec un caddie de supérette rempli et nous nous arrêtons devant la rangée de CRS. Ils refusent de nous laisser passer. Leur gradé, intrigué par la scène, intervient. Il finit par accepter qu’une seule personne ramène le cadi au centre de la place. Je suis désigné pour y aller. Jamais nous n’aurions pensé que nous devrions négocier pour distribuer de l’eau et des gâteaux. Je traverse le no man’s land en poussant le caddie jusqu’au rassemblement. En m’apercevant arriver, les personnes exilées se lèvent, crient de joie et entonnent des slogans. Je lève le point en l’air, mais je me sens profondément mal à l’aise. Comment est-il possible que l’on acclame la venue de ce caddie alors que j’amène simplement des bouteilles d’eau et des biscuits ? Cette scène en dit long sur les innombrables privations matérielles dont les personnes exilées sont victimes. Préméditée, violente et systémique, la politique de non-accueil les empêche d’accéder à une existence digne.

Les vivres leur sont distribuées. Les enfants s’agglutinent autour du caddie pour demander une madeleine et une bouteille d’eau. Une fois le caddie vidé, je ramène le caddie et retrouve mes ami.e.s qui observaient la scène depuis la rue de Rivoli.

◼️17h.

Les cars doivent bientôt arriver et prendre en charge l’ensemble des personnes exilées retenues par les CRS au centre de la place depuis des heures. Les familles et les mineurs se lèvent pour constituer une file d’attente. Elle s’étend sur plusieurs dizaines de mètres. Familles et mineurs devront attendre deux heures dans cette position avant de pouvoir monter dans les cars.

◼️19h30.

Après des heures d’attentes, les 126 personnes rassemblées jusqu’au bout s’installent enfin dans des cars. Elles seront emmenées dans la soirée dans un gymnase réquisitionné à l’occasion par la mairie de Paris pour les loger en attendant une solution pérenne d’hébergement. Pendant ce temps, la maraude du soir de mise à l’abri des familles et des mineurs isolés d’Utopia 56 s’organise de l’autre côté de la place, gérée par des bénévoles qui viennent d’arriver. Sur le trottoir, une grosse centaine de personnes à la rue est présente et réclame de l’aide. En effet, seulement la moitié des personnes ayant participé à l’action bénéficie ce soir d’une mise à l’abri.

La fracture entre les personnes exilées assises dans les cars et celles réunies dehors dans le froid sous la lumière blafarde des lampadaires est profondément déstabilisante et déroutante. Ce soir, ces personnes à la rue dormiront soit sous tentes, soit dans un des hébergements du réseaux solidaires d’Utopia 56.

◼️19h30.

Lorsque les cars partent, les policier.e.s lèvent leur dispositif. De nouveau accessible, la place redevient soudainement un lieu de passage emprunté par des dizaines de personnes à la minute. Nous retrouvons des ami.e.s qui ont passé toute l’après-midi nassé.e.s. Nous prenons le temps d’échanger au sujet de ce qu’il s’est passé aujourd’hui avant dans rentrer chacun.e chez nous, choqué.e.s et épuisé.e.s.

Je ne me voyais pas ne pas témoigner tant ce dont j’ai été témoin me semble alarmant. Alors que nous subissions le climat politico-médiatique plus qu’inquiétant, donnons-nous la possibilité de revendiquer et de défendre la société dans laquelle nous souhaitons vivre.

Pour beaucoup de soutiens, beaucoup de scènes lors de cette action étaient similaires à la très dure répression policière qui s’était tenue en fin novembre 2020 contre l’installation d’un campement spontanée, sur la place de la République à Paris. C’était il y a un an. Politiquement, rien ne semble changer, si cela ne s’est pas empiré. Cette journée et la façon dont les pouvoirs publics ont géré la situation est représentative et symptomatique de la période dans laquelle nous vivons actuellement.

Ces actes de violence déshumanisants ne sont pas des cas isolés. Ils répondent à une stratégie politique de harcèlement en France et jusqu’aux frontières de l’Europe qui vise à briser la vie des personnes exilées, à les dissuader de se penser comme des êtres égaux/égales en droit avec le reste de la population. Ces stratégies politiques rejettent en bloc de manière décomplexée les droits fondamentaux des personnes exilées et les accords internationaux que la France a pourtant signé en ce sens (Droits de l’Homme, de l’Enfant et Droit d’Asile).

Depuis jeudi 28 octobre et la mise à l’abri des 126 personnes, l’association Utopia 56 accueille quotidiennement une cinquantaine de famille à la rue. Chaque soir, une dizaine de familles et plusieurs dizaines de mineurs isolés accompagné.e.s par Utopia 56 sont contraint.e.s de dormir dehors, dans nos rues. Le réseau d’hébergement citoyen de l’association ne permet pas de loger à la nuitée toutes les personnes vulnérables. Le 115 ne répond pas aux demandes constantes des familles car les Centres d’Hébergement d’Urgence sont saturés.

A l’heure où l’on peut se demander librement sur une chaîne d’information en continu sans trop se faire de soucis si il faudrait « tirer sur les migrants » (3) ou bien « les laisser crever dans le froid » (4) ; à l’heure où notre Président ignore la grève de la faim de militant.e.s à Calais (5), affirmant de manière éhontée qu’à chaque expulsion les personnes exilées sont mises à l’abri (6) ; à l’heure où un maire peut ordonner l’expulsion d’un refuge d’accueil d’exilé.e.s dans les montagnes au début de l’hiver (7) ; à l’heure où des milliers de personnes survivent dans les rues en bas de chez nous alors que l’on recense plus de 3 millions de logements vacants en France (😎 ; il y a urgence.

Pour les personnes qui sont en mesure de le faire, mobilisons-nous ! Ne nous laissons pas dépasser par les élections présidentielles et une grande partie de la classe politique qui ne nous écoute pas. Faisons valoir nos choix de sociétés de manière collective contre la montée des idées d’extrêmes droite. Luttons contre la dystopie autoritaire et institutionnalisée.

Je vous remercie très sincèrement de m’avoir lu.

Je remercie également Pauline Tournier d’avoir accepté que je diffuse ses photographies, particulièrement parlantes, à retrouver sur https://blogs.mediapart.fr/emile-rabreau/blog/151121/un-jour-dans-ma-vie-militante-l-etat-reprime-impunement-des-familles-la-rue

~ Emile R.

* : L’identité des personnes a été volontairement modifiée afin de respecter leur anonymat.