A NUESTRXS AMIGOS Y AMIGAS DE ESPAÑA Y CATALUÑA

Los estados fascistas y autoritarios en toda Europa son màs fuertes. Lo observamos y lo experimentamos cada día. De Salvini a Orban, de Macron a Sánchez... Todos los Estados europeos han estado sometidos durante muchos años a la dictadura de la emergencia y la excepción. Desde la amenaza de atentados hasta la amenaza de la Covid...

Estos estados de excepción permanentes legitiman medidas coercitivas cada vez más asfixiantes y una justicia cada vez más severa. Estamos bajo arresto domiciliario y silenciados bajo amenaza de prisión. Esta es una observación común, compartida por todas las poblaciones occidentales. El liberalismo, por obstinación y frenesí, se está volviendo rígido y autoritario. En Francia, una pancarta de "Macronavirus" desplegada en un balcón provoca una detención. En España, las palabras de un rapero contra el rey se saldaron con una condena de prisión. El racismo, el sexismo, el fascismo, la acumulación de riqueza por parte de un puñado de personas aumenta en todas partes. Oponerse a este escenario catastrófico es vital.

Desde hace una semana, el pueblo de Cataluña, y más ampliamente en toda España, se ha rebelado tras la detención de Pablo Hasel. Desde donde estamos, a unos cientos de kilómetros de Barcelona, Valencia, Bilbao, Girona, Vic, Reus y Lleida, queremos deciros a vosotros, amigxs de la insurgencia, a los alborotadores, a los saqueadores, a las primeras filas, lo inspiradora que es esta revuelta para nosotros que nos sentimos inmóviles, estáticos, a la espera, amordazados.

Cuánto nos hace respirar la espontaneidad y la determinación que te caracteriza, nos da esperanza, nos da fuerza. Desde la misma noche de la detención del rapero hasta hoy, todas las noches sin faltar una, habéis invadido las calles y os habéis enfrentado a los uniformes del Estado y de la realeza. Cada noche, mientras una pandemia nos aprisiona y alivia las luchas, te has movido, has luchado.

Queremos llevar nuestra solidaridad a todxs los que en estos momentos están al otro lado de los Pirineos, enfrentándose a la policía y dando golpe por golpe a su brutalidad mutiladora y asesina (que aquí conocemos muy bien. Traumatizando nuestras revueltas, cubriendo de sangre los adoquines de nuestras calles).
A los que atacan las instituciones, saquean las tiendas de lujo y las grandes marcas, les aplican barricadas, se enfrentan y aguantan. Y a los que simplemente encuentran la fuerza para salir a la calle tras un año de pandemia y restricciones sanitarias. A todos vosotrxs, gracias por darnos fuerzas cada noche. Por mostrarnos que la rebelión aún es posible. Gracias por hacer que queramos unirnos a vosotros.

Como siempre, las luchas en otros lugares se hacen eco de las luchas aquí. Se alimentan mutuamente. Tú nos alimentas. Aquí es donde reside nuestra solidaridad internacional hoy en día. Y esto se refleja ya en la travesía de los Pirineos por un buen número de francesxs para apoyar, documentar y participar en las revueltas actuales. Otros se sumarán a España y Cataluña en los próximos días.

Estamos con usted.


A NOS AMI.E.S D'ESPAGNE ET DE CATALOGNE

Il y a partout en Europe, une montée en puissance des états fascistes et autoritaires. Nous l'observons et le vivons chaque jour. De Salvini à Orban, de Macron à Sanchez. Les états européens sont tous soumis depuis de nombreuses années à la dictature de l'urgence et de l'exception. De la menace des attentats à la menace du Covid.

Ces états d'urgence permanents légitiment des mesures coercitives de plus en plus étouffantes, une justice de plus en plus sévère. Nous sommes assignés à résidence et réduits au silence sous menace de croupir en prison. Ce constat est commun, il est partagé par l'ensemble des populations occidentales. Le libéralisme, par obstination et frénésie, se rigidifie et s'autoritarise. En France, une banderole "Macronavirus" déployé sur un balcon engendre une arrestation. En Espagne, les propos d'un rappeur contre le roi, une peine de prison. Le racisme, le sexisme, le fascisme, l'accumulation des richesse par une poignée de personne s'accentuent partout. S'opposer à ce scénario catastrophe est vital.

Depuis une semaine, les populations catalanes et plus largement de l'ensemble de l'Espagne se révoltent suite à l'arrestation de Pablo Hasel. De là où nous sommes à quelques centaines de kilomètres de Barcelone, Valence, Bilbao, Gérone, Vic, Reus ou encore Lleida, nous voulons vous dire, amis insurgés, émeutiers, pilleurs, premières lignes, ô combien cette révolte est inspirante pour nous qui nous sentons immobiles, statiques, dans l'attente, bâillonnés.

Combien la spontanéité et la détermination qui vous caractérise nous fait respirer, nous donne de l'espoir, nous donne de la force. Depuis le soir même de l'arrestation du rappeur, jusqu'à aujourd'hui, chaque soir sans en manquer un, vous avez envahi les rues et affronté les uniformes de l'état et la royauté. Chaque soir, alors qu'une pandémie nous emprisonne et atténue les luttes, vous avez bougé, vous avez lutté.

Nous voulons apporter notre solidarité, à toutes celles et ceux qui, actuellement, de l'autre côté des Pyrénées, affrontent la police et rendent coup pour coup à sa brutalité mutilante et assassine. (qu'ici nous ne connaissons que trop bien. Traumatisant nos révoltes, recouvrant de sang les pavés de nos rues).
A celles et ceux qui attaquent les institutions, pillent les magasins de luxe et les grandes enseignes, appliquent les gestes barricades, font face et tiennent bon. Ainsi qu'à celles et ceux qui trouvent simplement la force de descendre dans la rue après un an de pandémie et de restrictions sanitaires. A vous tous et toutes, merci de nous donner de la force chaque soir. De nous montrer que se révolter est encore possible. Merci de nous donner envie de vous rejoindre.

Comme depuis toujours, les luttes d'ailleurs font écho aux luttes d'ici. Elles se nourrissent les unes entres elles. Vous nous nourrissez. C'est ainsi que réside aujourd'hui notre solidarité internationale. Et celle-ci se traduit déjà par la traversée des Pyrénées par bon nombre de français pour soutenir, documenter, participer aux révoltes en cours. D'autres rejoindront encore l'Espagne et la Catalogne dans les prochains jours.

Nous sommes avec vous.


ARTISTES MAJEURS EN L'AIR

Racisme, violences policières, lois liberticides, harcèlement sexuel, sexisme, homophobie et transphobie... En quelques mois, le monde a été bousculé par de nombreux drames, et tout autant de luttes face à ces drames.

Dans ce sillage, certains artistes, y compris en France, sont montés au front. Front médiatique, et même parfois dans la rue. Omar Sy, Camelia Jordana, Yseult, Pomme, Adèle Haenel, Aissa Maiga, Sandra Nkake, Jeanne Added, Kiddy Smile...

Si le phénomène peut paraitre "anecdotique", il convient de le souligner, de s'en satisfaire et de rendre hommage à ces personnes. Certains diront que c'est par peur de se couper d'une partie du public que nombre d'artistes n'osent pas prendre position. Les exemples des énormes succès populaires d'Omar Sy ou de Camelia Jordana, après leurs prises de position, prouvent que s'engager n'est pas synonyme de briser sa carrière. Le palmarès des récentes Victoires de la Musique en est un autre exemple.

Valeurs Actuelles a d'ailleurs sorti un torchon raciste intitulé " Yseult, Nouvelle Star de la génération Ouin-Ouin". Ces réactionnaires ne supportent pas que des artistes réussissent tout en affirmant leurs combats contre le sexisme, le racisme, l'homophobie ou la grossophobie.

Cette génération d'artistes n'est pas "Ouin-ouin". Elle est deter, digne et fière. Et elle emmerde ceux qui n'arrivent pas à vivre avec elle.ux. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si tous les artistes cités plus haut sont pour la plupart des femmes, la quasi totalité racisées et/ou LGBTQ+ . Ces personnes ont vécu dans leur chair l'oppression de notre société, et ne peuvent penser leur art en dehors de cette réalité. Et c'est tant mieux.

Génération Adama. Génération Nous Toutes. Génération Metoo. Qu'importe le nom, cette jeunesse porte un vent de révolte, d'amour et de progrès comme il n'y en a pas eu depuis des décennies. Et ce, dans un monde qui offre si peu de perspectives émancipatrices. Les deux sont probablement liés.

Avouons le : nous aurions aimé que cette montée au front d'artistes et de personnalités se fassent quelques mois plus tôt, fin 2019, lorsque la France a été traversée par la vague révolutionnaire des Gilets Jaunes. A cette époque, à part quelques trop rares (et courageux) Bruno Gaccio et Yvan Le Bolloc'h, les artistes sont restés muets et distants de cette révolte, sûrement par peur d'être stigmatisés et traités de racistes.

On ne peut refaire le match. Mais la séquence actuelle permet d'espérer que de plus en plus d'artistes prennent conscience que le monde d’aujourd’hui, et encore plus celui de demain, ne laisse plus de place à un univers artistique tiède, sans prise de position.

Dans un monde où l'imaginaire ne cesse d'être obstrué, où le système fait tout pour réduire le champs des possibles, l'art fait parti des armes de résistance massive.

Merci Camélia, merci Pomme, merci Yseult, merci Omar. Il y aura toujours à redire et à critiquer pour certains. Mais vous avez pris le risque de vous livrer, de prendre position, de tenter d'exposer votre vision de la vie. Cela ne peut être que source de progrès et d'émancipation.

Nous vivons dans une société du spectacle. Et nous savons que la fin de ce monde ne pourra être que spectaculaire. Pour cela, nous avons besoin d'artistes, d'amour et de révolte.


Les mots me manquent - RIP Guillaume

Hier soir un étudiant mettait fin à ses jours dans sa chambre étudiante à Nanterre. 20 ans.

Je ne le connaissais pas, son nom ne m'était pas inconnu mais ce n'est pas le sujet, il avait 20 ans et n'en aura jamais plus.

Pourtant aujourd'hui ce n'est pas ce qui semble poser problème. Ce n'est pas son nom que l'on retrouve en "tendances" Twitter mais celui d'un politicien. Les débats ne portent pas sur les raisons qui peuvent pousser un jeune de 20 ans à mettre fin à ses jours mais portent sur la présomption d'innocence. N'avez-vous donc aucun respect pour la mort ? Un garçon de 20 ans s'est ôté la vie et vous trouvez que c'est le moment adéquat pour vous lamenter des accusations qu'il a eu le courage de formuler quelques semaines plus tôt. N'avez-vous donc pas la moindre décence ?

L'heure n'est pas aux règlements de comptes mais au deuil. Un jeune de 20 ans n'est plus, une vie de plus broyée par notre impitoyable société. Ayez la délicatesse de laisser ses proches le pleurer. Justice sera rendue, cela ne fait aucun doute, car nous n'oublierons pas. D'ici là il n'appartient à personne d'autre qu'au juge de remettre sa parole en question.

A tous les médias qui ne voient dans cette tragédie qu'une opportunité pour faire du clic : Je vous méprise. Vous publiez des articles sans la moindre pudeur, violez et exposez à tous la vie privée d'un homme dont le corps est encore chaud. Quelle belle société qu'est celle dans laquelle nous vivons, là où la mort fait vendre et là où elle est instrumentalisée à des fins politiques !

Un étudiant est mort, il avait 20 ans. Je ne le connaissais pas et je ne le connaîtrai jamais. Je sais néanmoins qu'il était bien plus que "X, l'étudiant qui avait accusé un élu parisien de viol" (L'Obs, 10/02/21), chose à quoi tous les médias et justiciers du net veulent le réduire.

J'ai honte, honte de cette société qui ne respecte pas la mort, honte de cette société qui n'hésite pas à salir la mémoire d'un étudiant à peine décédé, honte de cette société qui ne prend plus le temps de pleurer ses morts et qui laisse les précaires mourir dans l'indifférence la plus totale à moins qu'ils aient proféré des accusations graves à l'encontre d'une figure de la haute société (car oui, un élu du PCF reste un homme politique aux nombreux privilèges). Notre passivité et notre silence nous rendent coupables. Honte à nous qui acceptons d'évoluer dans une telle société.

Un étudiant est mort, il avait 20 ans. Mes pensées lui vont à lui et à ses proches ainsi qu'à tout ceux qui ont vu leur vie broyée par cette société dans laquelle nous évoluons.

Un étudiant dans un monde à la dérive.


Inde : rdv demain pour une page de l'histoire

Près de 300 000 paysans entourent la capitale indienne pour manifester demain, 26 janvier, jour anniversaire de la création de la fête nationale. Personne ne sait comment cela va évoluer. Face à l'afflux hallucinant de manifestants, le pouvoir a finalement autorisé la manifestation. Explication très détaillée de la situation par Jacques Chastaing :

Depuis le 26 novembre 2020 et ses 250 millions de grévistes et millions de paysans en lutte, l'Inde toute entière est en ébullition incessante à la suite d'un soulèvement paysan à caractère révolutionnaire en lutte contre des lois détruisant la toute petite propriété paysanne (80% des 600 millions de paysans) qui a donné une suite ininterrompue de mobilisations au 26 novembre entraînant peu à peu toutes les classes populaires de tout le pays dans un maelstrom de luttes de plus en plus importantes et déterminées contre le pouvoir du gouvernement d'extrême droite, qui pour sa part, en même temps qu'il voulait détruire le monde paysan au profit de l'industrie agro-alimentaire, détruisait absolument toutes les lois ouvrières en même temps qu'il privatisait toute la fonction publique, de la Défense à l’Éducation.

Or le soulèvement paysan contrairement à tous les mouvements économiques jusque là, a donné un but politique avec comme cible centrale la capitale Delhi et ses lieux de pouvoir, ministères et siège du gouvernement.

Toute la trajectoire et la construction du soulèvement se sont faits dans un premier temps autour de cette marche vers Delhi pour encercler ses ministères, puis, bloqué par des forces policières importantes aux portes de la capitale, le mouvement est passé à une seconde étape où il a fait le siège de la capitale avec environ 300 000 paysans campant aux portes de la ville, puis enfin une 3e étape en appelant les paysans du pays entier mais aussi toutes les classes populaires à les aider à forcer l'entrée dans la ville interdite le 26 janvier 2021.

Toute la situation se focalisait ainsi sur le 26 janvier : les paysans pourraient-ils forcer l'entrée de la ville tenues par des forces policières et paramilitaires importantes et comment cela se passerait-il, un bain de sang, une insurrection ?

Or, ces derniers jours, le gouvernement paniqué parce qu'il n'arrivait pas à arrêter cette vague montante, a fini par céder et a accordé aux paysans le droit de rentrer dans Delhi et manifester dans la capitale le 26 janvier.

Ainsi la question de l'entrée dans Delhi a été apaisée mais du coup a changé de dimension.

Ainsi, au lieu d'assister le plus probablement soit à un bain de sang soit à une insurrection incertaine et surtout pas préparée au pouvoir, on s'oriente le 26, jour de la fête nationale, vers deux défilés concurrents à Delhi, celui traditionnel de la fête nationale par et pour les puissants organisé par le gouvernement et celui du peuple par et pour le peuple organisé par les paysans et ses soutiens.

Ce qui ouvre une toute nouvelle situation.

 

Que se passera-t-il demain 26 janvier et après ?

C'est bien sûr difficile à savoir d'une part parce qu'il s'agit de millions de personnes en mouvement mais aussi d'autre part parce que le pouvoir autorisant sous la pression du soulèvement, la manifestation des paysans dans Delhi, ce qu'il refusait jusque là depuis le 26 novembre, fait tout à la fois une énorme concession mais en même temps évite peut-être le pire puisqu'il a obtenu de cantonner la manifestation des paysans sur le périphérique intérieur de 50 km, en pleine ville, mais dans les quartiers populaires et pas sur le quartier des ministères et du siège gouvernemental que visaient à l'origine le soulèvement paysan.

Le geste du gouvernement de lever les barrages policiers et paramilitaires tenus par 100 000 hommes à l'entrée de Delhi a été perçu à l'échelle nationale comme un important recul du pouvoir.

Et sa reculade en suit deux autres en peu de temps.

La Cour Suprême a en effet suspendu il y a quelques jours les lois anti-paysans. Cela a été perçu comme un aveu de faiblesse du pouvoir. Mais ça a aussi beaucoup fait rire. En effet, comme c'était dans l'intention de discuter ces lois avec des partisans des lois, cette ruse grossière – pourtant soutenue par les grands média durant plusieurs jours - a fait rire toute l'Inde populaire et discrédité la Cour Suprême et les institutions.

Par ailleurs dans un second moment, juste après cela, le gouvernement a proposé de suspendre ces lois durant 18 mois là aussi avec un gros soutien de la presse mainstream. Or cela a été rejeté par les paysans qui ne veulent pas la suspension des lois anti-paysans mais leur abrogation pure et simple.

Face au nombre très important de paysans mobilisés et à leur détermination, insensibles aux tentatives de corruption et division, il ne restait au pouvoir plus que de se lancer dans un bain de sang ou céder.

En effet, 300 000 paysans et soutiens assiègent Delhi et leur nombre croît sans cesse avec, en plus, pour le 26 janvier une véritable marée populaire qui marche actuellement de toutes les régions du pays sur la capitale et encombre les routes du pays avec des files interminables de tracteurs sur des dizaines et des dizaines de km indiquant que ce seraient peut-être des millions de personnes qui entreraient dans Delhi le 26 janvier.

Or ces marcheurs ne sont pas que des paysans mais les membres de toutes les classes populaires, ouvriers, étudiants, enseignants, soignants, femmes, jeunes, Intouchables, aborigènes, tribus, habitants des bidonvilles, précaires en tous genres... tout un peuple que le soulèvement paysan entraîne avec lui sur son passage partout où il passe, certains posant un congé, demandant une autorisation d'absence, quittant le travail, la famille, se mettant en grève, repoussant un mariage... pour être présent le 26, en fait probablement les 26, 27 et 28 puisque la manifestation paysanne à Delhi devrait durer 72 H.

Le gouvernement a renoncé au bain de sang pas par grandeur d'âme, mais probablement parce qu'il n'était pas sûr de gagner.

Aussi le défilé paysan du 26 pourrait bien marquer politiquement largement cette défaite. Il y a bien sûr toujours un risque que ce défilé sans toucher aux ministères soit une concession de trop, une erreur, mais les faits semblent pencher dans l'autre sens. Et l'intelligence politique des paysans semble pouvoir l'emporter et entraîner tout le soulèvement et le pays, voire le monde dans une dimension infiniment plus politique et révolutionnaire que jusque là.

 

Pour la première fois depuis longtemps, les paysans entraînent les autres classes populaires

Le nombre et la diversité du soulèvement font peur au pouvoir, car il s'agit de quelque chose de nouveau.

En effet, si jusqu'ici, il y a eu de nombreux soulèvements paysans, ils n'ont jamais, en tous cas depuis longtemps, réussi à entraîner les autres classes populaires car ils étaient souvent sous la direction des paysans les plus riches (comme en France par exemple avec la FNSEA).

Or, si dans le soulèvement actuel, il y a des paysans moyens voire aisés, ce sont cette fois les paysans pauvres et les plus radicaux, qui dirigent.

En effet, la politique du gouvernement ne fait que relayer les appétits de l'industrie agro-alimentaire indienne, mais aussi et surtout la pression des grands industriels de l'agro-alimentaire dans le monde, qui comme les "Big Four" dans les Céréales ( dont le franco-suisse Dreyfus) mais aussi les groupes mondiaux de la transformation ou de la distribution alimentaire comme pour la France Danone ou Carrefour, cherchent à détruire toutes les protections étatiques autour de la paysannerie – comme ils cherchent à privatiser tout le secteur public - pour mettre la main sur les marchés agricoles du monde.

Cette tendance générale s'est par exemple illustrée aux Philippines, ce qui y a conduit à une destruction de la toute petite propriété paysanne mais aussi de la moyenne voire plus aisée.

En Inde, le monde paysan est surtout composé d'un immense prolétariat agricole ou d'une paysannerie misérable plus ou moins prolétarisée. Or cette fois, c'est cette partie du monde paysan, qui entraîne les plus riches en le faisant dans un combat commun contre l'industrie agro-alimentaire capitaliste, ce qui évidemment ne plaît pas vraiment idéologiquement aux plus riches des paysans mais qui suivent quand même car ils se savent aussi menacés.

Ainsi, les paysans pauvres dans leur soulèvement ont tendance bien plus qu'avant à se rapprocher des couches les plus prolétaires de la ville ou de la campagne et réciproquement.

Ainsi voit-on des slogans anti-capitalistes chez les paysans ce qui n'est pas si fréquent, qui les rapprochent des revendications ouvrières et citoyennes et les amène à chercher cette alliance avec les autres classes populaires et d'une certaine manière les met sous leur pression idéologique tout en les entraînant par leur exemple.

Cela renforce également l'énorme détermination des paysans et donne naissance à des directions paysannes de combat très différentes de ce qu'on a pu connaître jusque là, dont personne ne sait vraiment jusqu'où elles peuvent aller, et probablement pas elles-mêmes, évoluant avec les logiques des classe en lutte.

La détermination des paysans s'affiche ainsi clairement en disant qu'ils allaient enfoncer les barrages policiers à Delhi même s'il y avait des morts – détermination qu'ils avaient prouvé à différents endroits en enfonçant les barrages policiers partout où ils sont passés ces dernières semaines – faisant de "vaincre ou mourir" leur devise principale. Mais aussi une détermination encore plus importante qu'ils affichent en appelant les habitants des bidonvilles à les rejoindre leur expliquant en quoi ils auraient à souffrir d'une défaite des paysans et cherchant par ailleurs en permanence l'alliance avec les forces ouvrières... c'est-à-die, de fait, dépassant les revendications paysannes.

Cette détermination du mouvement est aussi celle de ses dirigeants.

Il y a à l'heure actuelle plus de 400 organisations paysannes coordonnées dans l'AIKSCC (All India Kisan Sangarsh Coordination Committe [Comité de coordination des paysans en lutte de toute l'Inde]), associées au soulèvement actuel et qui l'animent. C'est énorme.

De plus et surtout, cette coordination a été créée en 2017 dans le cours de luttes paysannes. C'était déjà un pas important en avant dans la voie de la radicalisation, puisqu'il s'agissait d'un comité de lutte, pas d'une organisation conçue dans les habitudes syndicales des négociations habituelles institutionnelles.

Or, depuis le 26 novembre 2020 date du soulèvement paysan, une nouvelle étape a été franchie dans l'organisation et dans le radicalisme paysan.

En effet, à cette date, s'est créée une nouvelle coordination plus restreinte mais plus radicale qui chapeaute la première dans le but de faire aboutir le soulèvement. C'est le SKM (Sanyukt Kisan Morcha, Front Paysan Uni) qui regroupe une quarantaine d'organisation paysannes parmi les plus radicales des 400 avec lui-même un comité exécutif de 7 membres. Le SKM qui est aujourd'hui la principale autorité sur le soulèvement paysan s'est fait connaître à partir du 26 novembre dans le cadre de la marche sur Delhi et avec l'objectif de sa réussite, c'est-à-dire à l'origine avec l'objectif de faire le siège des bâtiments gouvernementaux à Delhi pour faire céder le pouvoir.

Il y a donc une radicalisation progressive des organisations qui apparaissent et sont propulsées à la tête du soulèvement paysan.

Ces organismes ne sont pas directement élus par les paysans en lutte mais ils sont en quelque sorte révocables à tout moment s'ils n'épousent pas la volonté générale. En effet, s'ils sont à la tête du soulèvement, ils ne le dirigent pas vraiment, étant plus portés par la vague ascendante du mouvement que ne la dirigeant.

Il s'agit encore une fois de comités de lutte récents avec une souplesse de fonctionnement qui laisse la parole à qui veut la prendre – il n'y a pas une voix du chef, mais une multitude de voix - c'est-à-dire pour le moins les porte-paroles des 400 organisations paysannes associées et bien d'autres – ce qui fait du monde avec de multiples initiatives diverses - et qui fonctionne donc au consensus de ce qui marche, de ce qui est approuvé par le soulèvement dans son entier plus que décidé par quelques chefs par dessus la volonté de la base.

Ainsi, il y a 6 campements paysans de masse aux portes de Delhi mais chacun de ces campements a une couleur politique différente prenant les initiatives qu'il veut, comme il veut, quand il veut en accord avec sa sensibilité politique particulière (de l'extrême gauche à la gauche ou sans attachements politiques particuliers), mais avec le souci permanent de l'intérêt général. Si l'un prend une initiative qui ne marche pas, on oublie, si elle marche, on la reprend et le mouvement avance ainsi.

Ainsi ces derniers jours, avec les hésitations du pouvoir, qui menaçait avec la plus grande fermeté de la pire des répressions puis qui additionnait reculs sur reculs, du côté paysan, il y a eu toute une évolution qui est passée par différentes voix et voies.

Face à la fermeté du gouvernement, ça a d'abord été l'affirmation par certains leaders paysans de la plus grande des fermetés, sans aucune concession, en affirmant qu'ils passeraient en force en brisant les barrages policiers, en rendant coup pour coup, et en étant prêts à mourir pour cela ; une attittude qui a été plébiscitée par la majorité.

Puis, au fur et à mesure que le pouvoir reculait face à cette détermination et acceptait l'entrée dans Delhi, d'autres voix se sont élevées pour transformer la marche guerrière en marche pacifique mais victorieuse, unificatrice et pleine de défi d'un défilé concurrent à celui du pouvoir le jour de la fête nationale pour ravir la fête nationale au gouvernement, défier son pouvoir et même le ridiculiser aux yeux de tous, et préparer à partir de là les étapes suivantes.

Cette attitude fut à son tour plébiscitée par le soulèvement paysan - plus peut-être par les nouveaux arrivant que par ceux qui sont là depuis le début – mais enthousiaste dans l'ensemble pour cette nouvelle tactique et implicitement pour la nouvelle étape que cela annonce.

Bien sûr, tout peut arriver le 26, des provocations policières – les paysans ont arrêté un provocateur qui a avoué être chargé d'assassiner 4 personnalités pour semer le chaos et en accuser les paysans. Des jeunes paysans ou d'autres disent qu'il tenteront d'aller jusqu'aux ministères, etc, etc...

Mais globalement, on a une situation où face au pouvoir dictatorial du gouvernement qui s'affaiblit, grandit peu à peu une force qui par son nombre, sa détermination, son intelligence paraît le concurrencer au point de la paralyser y compris en le rendant incapable d'utiliser la force au risque de sombrer.

En effet, il n'était pas du tout sûr que le bain de sang ait été possible pour le pouvoir sans risquer de transformer le soulèvement en insurrection qui aurait alors tout à fait pu retourner les forces de répression et renverser le gouvernement.

 

Un pouvoir qui n'est plus sûr de ses forces de répression

Les paysans ont toujours affirmé que la police n'oserait pas tirer sur eux, étant des fils de paysans. Et des soldats témoignaient ici ou là, malgré la répression, qu'ils soutenaient les paysans.

Mais ces derniers jours, on est passés à une autre étape, témoignage de la fièvre qui gagne probablement la police et l'armée, non seulement on a vu de plus en plus de vétérans de l'armée manifester en uniforme et médailles avec les paysans, mais des responsables de l'armée en retraite, un amiral, deux généraux de division et de très nombreux officiers supérieurs ont appelé à rejoindre le soulèvement paysan. Cela traduisait certainement l'agitation qui gagne les forces militaires et policières car ces retraités parlaient probablement au nom, au moins en partie, de ceux qui en "active" ne peuvent pas le faire.

Témoignant de ce climat, le pouvoir témoignant de sa panique a alors interdit aux policiers et soldats de manifester avec les paysans, même en civil, en particulier les sikhs et les soldats du Pendjab (où l'agitation paysanne est la plus forte et où les traditions de sécession militaire sont nombreuses) sous peine de sanctions graves en même temps qu'il "demandait" (le terme est important) aux vétérans de ne pas manifester en uniforme, pour qu'il n'y ait pas de confusion possible entre le défilé traditionnel de l'armée le jour de la fête nationale et le défilé des militaires avec les paysans.

Bref, pour qu'on ne voit pas que l'armée était du côté des paysans ou tout au moins qu'elle était très partagée et que le pouvoir avait perdu ses forces de répression, était nu et bien fragile.

 

Portée du 26 janvier

Dans la situation, y compris dans les choix des paysans pour le défilé pacifique du 26, il faut bien comprendre que le pouvoir s'était fait jusque là une réputation d'inflexibilité dans sa destruction des acquis sociaux face aux révoltes populaires.

Or là, il recule.

Le défilé paysan du 26 est la traduction de ce recul du pouvoir et du succès du soulèvement.

Il ne peut qu'encourager non seulement l'amplification du mouvement paysan lui-même, mais surtout lui donner une portée nationale infiniment plus importante et surtout plus politique.

En effet, dans cette dimension du 26 où deux forces égales vont montrer respectivement leurs muscles, c'est la question de qui, de quelle classe sociale, doit diriger le pays qui est posée.

Ce ne sont plus des revendications paysannes voire élargies à d'autres ouvrières ou sociétales, qui se posent mais qui a le pouvoir. Ce n'est plus le hasard d'un coup de force qui est en jeu, mais la construction d'une révolution et à partir de là de ses organes de pouvoir . C'est cela que dit le 26.

Ce n'est pas encore la question du double pouvoir qui s'affiche, mais deux pouvoirs qui se montrent, l'un en place, l'autre embryonnaire dans deux défilés concurrents le même jour dans la capitale.

Cela annonce pour la période à venir une marche vers une situation qui posera de plus en plus cette question de quel pouvoir choisir, quel pouvoir défendre ou quel pouvoir construire, avec toutes les questions de l'auto-organisation qui s'ensuivent et donc une inflexion de soulèvement vers cette auto-organisation, considérée comme un embryon de pouvoir naissant et plus seulement de contestation du pouvoir en place. Le mouvement et sa direction iront-ils vers cela, tout semble indiquer que oui pour le moment, ? Quoi qu'il en soit, les événements du 26 et des jours qui vont suivre le montreront..

Par ailleurs et en même temps, le 26 sera probablement aussi un signal au niveau international encourageant non seulement aux luttes dans le monde entier en montrant que la détermination paye vu l'importance du pays (notamment au Pakistan où la lutte semble suivre un chemin parallèle) mais aussi à les poser dans une toute autre dimension et avec des perspectives politiques plus avancées, en ciblant encore un peu plus la construction du renversement du pouvoir – voire du capitalisme - comme dynamique et condition du succès de tout mouvement populaire dans la période actuelle.

En retour de cet écho international, on peut s'attendre aussi à l'amplification à nouveau des luttes ouvrières ou citoyennes en Inde elles-mêmes en leur montrant toutes leurs dimensions internationales voire internationalistes, etc... et en montrant aussi à chaque lutte nationale dans chaque pays, qu'elle appartient à un mouvement mondial dont la logique est le renversement du capitalisme et dont les objectifs dans chaque étape sont la construction de cette révolution

Jacques Chastaing le 24.01.2021


Message aux indignés des poubelles (brûlées)

https://youtu.be/Xfe47nYlTCM

Face à la gravité de la situation, face à l'urgence sociale et climatique, nous pensons que vous n’êtes pas la hauteur. Vous, les partis, syndicats, organisations, coordinations. Vous, les personnalités, les représentants, figures, les têtes.

Nous sommes des millions à vouloir remettre l’Histoire en marche. On ne parle pas d'empêcher des réformes néolibérales ou pré-fascistes. Non, nous voulons démonter le système qui les produit, avant qu'il ne détruise toute la vie, toutes les vies. Nous savons que cela ne pourra se faire sans que l'ancien monde résiste, se batte, riposte.

En France, les Gilets Jaunes ont fait briller une lueur magnifique et entrouvert la porte de cet horizon, disons le, révolutionnaire. Mais la porte est restée fermée au prix d'une répression inouïe.

Feignant de rallier cet idéal, ou craignant de le porter pleinement, les structures qui ont depuis repris en main l'essentiel des luttes en cours ont trop souvent amené avec elle un jeu bien connu consistant à accepter les injonctions du pouvoir à se désolidariser des manifestants considérés comme violents.

Ça n’est pas nouveau, c’est même complètement périmé.

Dans un pays où des personnes se battent contre la montée d'un autoritarisme de plus en plus fou, contre le racisme, contre les violences policières, contre la violence sociale qui s'abat sur les plus faibles. Un pays où l’assassin de Zineb Redouane est toujours CRS, où la police entaille les tentes des migrants, où le gouvernement a pris tout le monde pour des cons en pleine pandémie. Vous, vous condamnez une infirmière parce qu'elle a jeté une pierre en direction de policiers en armure, vous condamnez un pompier parce qu'il a jeté un fumigène, un gilet jaune parce qu'il a lancé des feux d’artifice contre la BAC, et un black bloc parce qu'il a donné un coup de marteaux dans la vitrine d'un magasin de luxe.

Vous condamnez, vous condamnez, vous condamnez. Seulement chacune de vos condamnations légitime la prochaine réforme visant à nous empêcher de manifester. Prochaine réforme qui vous permettra de feindre de redécouvrir la dégueulasserie qui nous gouverne.

En réalité vous aidez le pouvoir.

Comme nous sommes alliés, nous allons être franc. C’est ça qui nous emmerde. Pas le fait que vous pensiez encore pouvoir réformer le système, de l'intérieur, peut-être en y tirant quelques intérêts pour vous et vos structures, ni le fait que vous n’ayez toujours pas compris qu’il n’y a plus de négociation possible à ce moment de la crise structurelle du capitalisme. Non. Le fait que bon gré mal gré vous participiez à la répression des luttes parce qu’après tout, une nasse de deux kilomètres à la place d’une manifestation, il faut bien ça pour empêcher les poubelles de bruler…

Ça ne fait pas de vous des ennemis. Mais sachez qu’à une époque où tout semble possible, et surtout le pire, nous sommes de ceux et celles qui ne comptent pas laisser l'espoir enterré par des jugements moralisateurs servis à des chaînes télé et des journaux propriétés d’oligarques.

Nous ne faisons pas de morale, nous faisons de la politique, dictée par notre envie de construire un autre pays, un autre monde. D’y vivre dignement et d'y être heureux.

Il semble que la question entre vous et nous n’est pas de savoir si nous sommes du même coté de la barricade. Si vous avez du temps et de l'énergie pour expliquer en quoi une BMW qui brule ne sert pas la cause alors que le monde brule, que des milices armées répriment toute les luttes sociales, que des millions de personnes crèvent en silence pendant que les milliardaires s'enrichissent de plus en plus... C’est objectivement que vous n’êtes pas sur la barricade.

Et c’est dommage car il nous semble que comme nous et des milliers d’autres, vous avez secrètement jubilé lors des actes Gilets Jaunes les plus insurrectionnels, quand Christophe Dettinger boxait et qu’une porte de ministère tombait sous les coups d’un Fenwick.

Assumez…

De notre coté nous le crions. C’était beau. C’était beau parce que ça avait la saveur de l’espoir. Et dire cela ne fait pas de nous des assoiffé.es de violence et de chaos. Dire cela c’est savoir où et quand le pouvoir vacille réellement, même de façon furtive et localisée, et c’est s’en réjouir.

Alors oui, assumons. Quand nous voyons de la révolte, notre cœur s'emballe, et quand nous voyons du feu, c’est notre corps qui brule de désir pour demain, parce que nous rêvons tous les jours d'un monde meilleur que celui qui ne tient plus que par la force. Un monde de liberté. Un monde solidaire. Un monde qui ne soit plus régi par le profit de quelques uns. Un monde où la nature est au centre de décisions prises collectivement. C'est pour cet horizon que nous nous battons. Que nous vibrons. Et c'est pour cet horizon que détruire l'ancien monde est notre désir le plus cher.

Vous le savez. Sous le vernis civilisé, c’est bien dans l’horreur et l’inhumanité sans nom que nous vivons. Le futur qui se dessine à la couleur de l’abîme. Soyons ensemble à la hauteur et faisons tout notre possible, maintenant, sans relâche et avec amour.


« C'est dur d'avoir 20 ans en 2020 » - Tribune

Ce n'est pas dur d'avoir 20 ans en 2020. C'est humiliant. C'est violent. C'est affamant. C'est froid, glacial.

En 2021, c'est mortel.

Inutile de rappeler les mort·e·s. Celles et ceux qui ont sauté, pris des cachets, tranché leurs veines. Inutile de compter le nombre de ceux qui y ont pensé. Vous n'y arriverez pas.

On parle beaucoup de cette jeunesse en ce moment. Celle qui déprime de manière industrielle. Celle qui décroche, qui arrête les études, qui démissionne. Celle qui va en rave party un 31 décembre. Cette jeunesse qui ne vote pas. Cette jeunesse isolée, individualisée, cachée derrière son écran pour suivre les cours, le code de la route, le travail, pour voir ses camarades, ses collègues ses amis, et même pour prendre l'apéro.

Cette jeunesse désignée comme responsable de la propagation du virus, responsable des couvre-feux.

On en parle pas mal de cette jeunesse qui doute du vaccin. De son efficacité, et même de ce qu'il y a dedans.

On en parle vraiment beaucoup de cette jeunesse. Les vieux en parlent beaucoup.

La jeunesse ici décrite ne correspond pas à une tranche d'âge mais à un mode de vie, à des envies et des besoins. La jeunesse ici décrite désigne l'ensemble des personnes qui aspire à quelque chose de plus sensible, de plus désirable et vivant qu'un mortifère mode de vie "métro, boulot, dodo". Qui n'a pas comme première préoccupation un crédit sur 20 ans ou des responsabilités. Ainsi, les vieux, ce ne sont pas ceux qui ont un certain âge, qui ont passé la crise de la quarantaine où qui sont à la retraite. Ce n'est pas ça un vieux. Un vieux c'est quelqu'un qui appartient à un autre temps. Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, 31 ans est un vieux quand il annonce le couvre-feu à 18h. Quand il dit aux "vieux" d'attendre avant de pouvoir prendre rendez-vous pour le vaccin. Il appartient à ce vieux monde, plein de mépris, d'arrogance, de conservatisme puant, que chaque enfant qui sommeille en nous veut voir pourrir.

Et puis y'a l'autre vieux, 43 ans, qui nous a regardé droit dans les yeux, avec son air de chien battu. Sa voix tremblante, ses mains l'une dans l'autre, comme en prière, et la répétition des premiers mots de sa phrase pour appuyer le drama. « C'est dur d'avoir 20 ans en 2020... c'est dur. »

Avoir 20 ans c'est humiliant, car l'ensemble de notre vie est à l'arrêt. Elle se résume à un appart exigu, une visioconférence, et un allez retour chez Lidl. Parfois derrière le Lidl pour récupérer les denrées périmées. C'est humiliant car il y a de ces vieux qui nous humilient. Tous les jours à la télé, dans les discours, dans les repas de famille, sur les réseaux sociaux. Nous sommes inconscients, irresponsables, nous manquons de jugeote. Après un an, on a rien pigé. On est tenus pour responsables de tous les maux.

Avoir 20 ans c'est violent car nous n'avons quasiment plus rien à quoi nous raccrocher. Plus rien de désirable. Alors on arrête ce qu'il nous reste car ce qui nous reste n'a plus de sens. Le travail n'a pas de sens, les études n'ont pas de sens. Rien n'a de sens. On perd le goût et l'odorat. On perd l'envie. On perd nos partenaires, on oublie des amis qu'on n'a pas sélectionné dans le cercle de personnes qu'on a le droit de continuer de voir, on arrête nos études, on démissionne.

Avoir 20 ans c'est affamant. Littéralement. On n'a pas de thunes, pas de quoi manger. Des gens quittent leur appart et retournent chez leurs parents. D'autres squattent des colocations où il y a de la place pour une personne en plus. D'autres ouvrent des squats, d'autres encore ne paient plus leur loyer et attendent la procédure d'expulsion.

On récupère les légumes de fin de marché ou les périmés des supermarchés. On attend dans les interminables files des restos du cœur.

Avoir 20 ans, c'est glacial. On est congelé dans une bulle sociale si étroite qu'elle nous étouffe. Toute chaleur humaine a disparu. Une froide tension envahit nos corps et nos esprits. On est irrité en permanence. Rester dans son appart devient insupportable aux bout de quelques heures. Ce lieu, on l'associe désormais à une extrême solitude.

Dans cet espace exigu, on ronge notre frein. On regarde le velux, ou le tas de médocs dans l'armoire. On voit notre vieux compas du lycée. On réfléchit, on y pense. On va dormir car il n'y a que ça à faire pour passer l'idée noire.

« C'est dur d'avoir 20 ans en 2020 ». Par cette phrase, le vieux qui nous gouverne balaie d'un revers de main toutes responsabilités, les faisant reposer sur une année et un virus.

L'état catastrophique de la jeunesse ne date pourtant pas du Covid qui ne sert que de révélateur au mépris dont ces vieux font chaque jour la démonstration. La pandémie n'est qu'un amplificateur d'un mal-être connu et chiffré depuis des années.

Un mal-être voulu, organisé.

Il n'y a qu'à voir le nombre de psychologues par étudiant.e.s. 1 pour 30 000 étudiant.e.s. Le chiffre va doubler paraît-il. 1 pour 15 000. Remercions le roi. Un psychologue pour quelques dizaines d'étudiant.e.s ne suffirait pas à endiguer la catastrophe. Un numéro vert encore moins.

Il n'y a qu'à observer les nombreuses réformes de l'enseignement et les impacts qu'elles ont eu sur les concerné·e·s.

Il n'y a qu'à voir le Service National Universel qui a pour unique but de mettre la jeunesse au garde à vous, où encore la mise en place des Pôles universitaires avec les nombreuses fusions, qui déshumanisent les lieux d'études.

Il y aurait tant d'exemples à donner.

Ils organisent la mise au pas et la léthargie d'une jeunesse déjà sous Xanax, et cela semble magistralement fonctionner.

Nos conditions d'études et de vies, nos états psychiques, nos mort.e.s auraient dû faire déborder le vase il y a bien longtemps. Mais le vase ne déborde jamais. Il ne fait qu'augmenter sa capacité à mesure que nous acceptons tel ou tel coup de massue. Pendant ce temps, nous nous avérons de plus en plus incapables d'organiser une nuit de fête, de retrouvailles, de révolte alors que ce serait sans doute la chose la plus réconfortante, la plus intéressante, la plus vivante et la plus utile que nous aurions faite ces 12 derniers mois.

Il y a à coté de chez moi un grand bâtiment, une ancienne école je crois.

Je rêve d'y faire venir mes anciens profs et mes anciens camarades que j'ai - comme des milliers d'autres - arrêté de côtoyer par webcam interposée.

Je rêve de nous y retrouver, d'investir le lieu, de nous l'approprier. D'échanger, de faire cours, de faire une assemblée générale, d'en faire un lieu d'apprentissage physique, libre et accessible à tous et toutes. Je rêve de la pause café, d'une balle au prisonnier dans la cour, d'un banquet prix libre pour le midi. Je rêve de discuter du cours précédent avec une personne qui en fut passionnée.

Je rêve de tout ça, mais ça n'arrivera pas, car la jeunesse, sa force de création, sa capacité à se révolter, sa joie de vivre est à l'état végétatif.

C'est dommage, on aurait pu faire un truc mortel de toute cette grisaille!


Le pouvoir de la censure

La puissance des GAFAM au service du pouvoir.

 

Depuis la prise du Capitole par des millitant·e·s pro-Trump à l'appel du futur ancien président des États-Unis lui-même, le débat public se cristallise autour de la censure dont Trump est victime sur les différents réseaux sociaux.

Facebook, Twitter, Instagram ont tous les trois mis un terme à la frénésie numérique de Donald Trump, amenant une question clivante. Faut-il le censurer ?

Pour lever toute ambiguïté sur notre position - il suffit de nous lire pour la connaître - Trump nous répugne. Sa ligne sexiste, raciste, identitaire, conservatrice, et son libéralisme autoritaire sont tout ce que nous combattons, chaque jour. Et, au plus profond de nous, nous nous réjouissons de voir un tel ennemi réduit au silence médiatique.

Pour autant, la censure nous interroge.

À qui profite-t-elle ? Que nous dit elle sur la puissance des Mark Zuckerberg & Co ? Faut-il laisser à des entreprises privées, au fonctionnement capitaliste et vertical la possibilité de brider l'expression ? Faut-il nous réjouir d'une telle décision ou nous en inquiéter ?

 

Qui est victime de la censure des réseaux sociaux ?

La censure sur les réseaux sociaux ne date pas d'aujourd'hui, et si elle est inédite dans son ampleur par le fait que le futur ex-président de la première puissance mondiale en soit victime, il y a des précédents inquiétants.

Rappelons-nous des censures et des baisses d'audience que les pages militantes proche du mouvement des gilets jaunes et du mouvement autonome - a l'instar de cerveaux non disponibles - ont connues au cours de l'été et de l'autonome 2019.

Des pages Facebook relayant les mobilisations et relatant des évènements du contre-sommet du G7 avaient été réduites au silence plusieurs semaines pour des raisons restant plus d'un an plus tard sans réponse.

Sur Twitter, plus récemment, divers compte de journalistes ou de militant.e.s ont été bloqués suite à des tweets. Le journaliste de "Là bas si j'y suis", Taha bouhafs en est l'une des plus fréquentes victimes. Révélateur de l'affaire Benalla, tweetos chevronné n'hésitant pas à révéler la présence de Macron dans une salle de théâtre, régulièrement contrôlé, fouillé, intimidé, parfois placé en garde-à-vue pendant l'exercice de sa profession, son compte Twitter est très certainement assidûment surveillé par les autorités politiques et du réseau social. Ses tweets examinés et parfois supprimés lorsque qu'il "ne respecte pas la charte".

Autre exemple de censure Twitter ayant fait grand bruit : la suppression du compte de Marcel Aiphan, relayeur de toutes les infos des luttes sociales de plusieurs milliers d'abonnés. La raison ? Une photo parodique de couverture représentant Marianne en gilet jaune, frappée par la police.

La censure avait fait monter #RendezNousMarcel en top tweet, et avait provoqué une migration de nombreux comptes Twitter vers le réseau social indépendant, libre et décentralisé Mastodon.

Si la censure des comptes de Trump peut réchauffer le cœur de celles et ceux qui luttent contre ses idées, n'oublions pas que celle-ci ne touche pas que lui, que nous, opposants au pouvoir en place, en sommes également victimes.

 

Les réseaux sociaux du côté du pouvoir

Pourquoi Trump n'est-il censuré que maintenant ? Malgré ses innombrables fake news, ses propos racistes, sexistes, incitant parfois même au viol, Trump n'a jamais ou que très peu souvent été victime de censure par les réseaux sociaux lorsqu'il était président, bien que les raisons ne manquaient pas.

La réponse est peut être ici : Trump incarnait le pouvoir, il avait en ce sens une "immunité" que lui accordaient les réseaux sociaux. Le président élu remplacera le président déchu. Donald Trump est indéniablement relégué au rang de twittos, tout au plus un opposant politique à la nouvelle présidence qui se met en place.

Les réseaux sociaux s'écraseront désormais devant le pouvoir élu qu'ils considèrent comme étant légitime, et dans quatre ans, un autre... qu'importe sa couleur politique. À la manière de la police, ils seront aux ordres d'un pouvoir puis d'un autre.

Le pouvoir de censure que les décideurs de ces plateformes ont réussi à acquérir grâce à l'hégémonie de leurs réseaux sociaux ont de quoi nous inquiéter. Comme le souligne le New York Times :

« En retirant son mégaphone à Trump, Twitter montre où se tient maintenant le pouvoir - la capacité d’une poignée de gens à contrôler nos discours publics n’a jamais été aussi évidente. Pour finir, deux milliardaires californiens ont fait ce que des légions de politiciens, de procureurs et de critiques du pouvoir ont essayé en vain de faire pendant des années : ils ont débranché le Président Trump. »

Une extinction collégialement effectuée avec les autorités. Pour reprendre le cas de la France et des liens étroits entre le pouvoir et les dirigeants des réseaux sociaux, rappelons que, en mai 2019, Emmanuel Macron recevait Mark Zuckerberg à l'Elysée pour discuter de la régulation d’Internet, alors que le parlement français se préparait à examiner une proposition de loi pour modérer les plateformes de manière plus efficace. Le PDG de Facebook était même en « tour d'Europe » des dirigeants. Quelques mois plus tard, le Patron de Facebook rencontrait de manière tout à fait cordiale Trump, qui tweeta après leurs échanges : "Bonne rencontre avec Mark Zuckerberg de Facebook dans le Bureau ovale aujourd’hui"

Si l'on peut légitimement penser que les dirigeants des réseaux sociaux ont pris un pouvoir débridé, n'oublions pas qu'il l'ont eu, en coordination avec les autorités des pays. Les réseaux sociaux servent les pouvoirs en place et les pouvoirs en place servent les réseaux sociaux.

 

Les réseaux sociaux responsables de la perte de démocratie ?

La démocratie n'était pas en meilleure santé avant Twitter et Facebook. Or, des analyses ont voulu voir dans les GAFAM le bouc émissaire idéal pour expliquer la piteuse situation dans laquelle se trouvent les plus grandes démocraties du monde.

Même s'il n'est pas bon signe qu'une plateforme privée gérant plusieurs millions, voire milliards de comptes puisse décider unilatéralement et arbitrairement la censure de tel ou tel contenu politique, n'oublions pas que la perte de démocratie et la montée des périls fascistes sont avant tout les résultats d'un système économique inégalitaire et de choix politiques pour le maintenir coûte que coûte.

Si Trump se sert habilement de Twitter, son réel pouvoir est possible parce qu'il y a un désastre capitaliste qui déclassent des millions de gens et que lui leur promet de garder leur privilège à condition d'exclure les autres.

 

Effet Streisand

Voilà un des effets pervers qu'a eu la censure de Trump, une forme de "l'effet Streisand" : le fait de vouloir empêcher la divulgation d'informations aboutit à l'effet inverse, c'est-à-dire que tout le monde en parle.

Ici, Trump se fait censurer et le débat public international est monopolisé par la question de savoir si oui ou non il fallait le censurer (nous n'y échappons d'ailleurs pas).

La question fait débat sur l'ensemble de l'échiquier politique et de la presse française. Elle pose une question que ni la justice, ni les dirigeants ne s'étaient posé auparavant bien que la censure des réseaux sociaux existe depuis longtemps.

Quelques dirigeants du secteur privées peuvent-ils se permettent de telles censures sans cadre légal ?

Chacun aura sa réponse. Et doutons-nous bien que si beaucoup se réjouiront de cette mise à néant des tweets toujours plus abjects du futur ex-président, les pro-Trump se renforceront dans l'idée d'un complot contre leur leader, et opéreront une radicalisation. Car pour eux, c'est une guerre qui se joue.

Si nous pouvons nous réjouir de la mise à silence médiatique d'un Trump dangereux, inquiétons nous d'une censure contre tout ceux qui ne font pas où plus parti du pouvoir.

 

La nécessité de s'organiser en dehors des GAFAM

Nous devons sortir des géants numériques pour privilégier d'autres réseaux sociaux, navigateur, système d'exploitation, adresse mail. Privilégions l'internet libre, décentralisé, indépendant et sécurisé.

Utilisons Ubuntu (voire Tails) plutôt que Windows ou MacOS

Mozilla Firefox (voire Tor) plutôt que Chrome, Safari ou Internet explorer

DuckDuckGo plutôt que la recherche Google

Protonmail ou Riseup plutôt que Gmail

Mozilla Thunderbird plutôt qu'Outlook

Signal plutôt que WhatsApp

Peertube plutôt que Youtube

Mastodon plutôt que Twitter

Des outils qui remplacent l'ensemble des activités numériques du quotidien à la différence qu'elles sont libres, indépendantes et sécurisées. N'appartiennent ni à un milliardaire, ni à un état.


Une ardeur de vivre !

Tribune des organisateurs de la Rave Party de Lieuron

A toutes celles et ceux qui se demandent pourquoi une telle volonté de faire la fête pour ce nouvel an, la réponse tient en quelques mots : une année de tristesse, d’anxiété et de privations.

La détermination dont a fait preuve le public pour accéder à la fête n’est que la manifestation d’un désir profond de lâcher-prise. Ces espaces de liberté sont inhérents à nos sociétés depuis la nuit des temps. C’est un besoin inaliénable pour nombre d’entre nous.

Pourtant, la jeunesse, la fête et la culture sont montrées du doigt tous les jours. Nous serions les bourreaux irresponsables de nos ainé·e·s et des plus fragiles, grands vecteurs de la propagation du virus. Face à cette culpabilisation incessante, la jeunesse se retrouve réduite à ne voir qu’un obscur brouillard comme seule perspective. Et après le Covid, le climat !

Nous n’acceptons donc pas que seuls les intérêts économiques puissent passer outre les précautions sanitaires, encore davantage lorsque le malaise créé par l’absence d’espaces de culture et de sociabilisation engendre de graves conséquences sur la population. Nous comprenons que cela puisse être choquant. Nous avons tous et toutes dans nos proches une personne à risque et nous tenons aussi à les protéger. Mais il faut entendre qu’il existe aussi des vies déséquilibrées par cet état de morosité ambiante et d’isolement constant. La consommation d’antidépresseurs a considérablement augmenté. Les instituts psychiatriques sont saturés. Nombre de gens ont perdu leur emploi. Beaucoup ne supportent pas ce climat anxiogène et des alternatives socioculturelles sont nécessaires. Pourtant quasiment rien n’est fait de ce côté-là. Ni pour soigner ni pour prévenir.

Nous avons donc répondu à l’appel de celles et ceux qui ne se satisfont pas d’une existence rythmée uniquement par le travail, la consommation et les écrans, seul·e·s chez eux le soir. Notre geste est politique, nous avons offert gratuitement une soupape de décompression. Se retrouver un instant, ensemble, en vie.

Il aura suffi qu’une bande de ravers enthousiastes osent dire non à un ordre de dispersion pour que fusent les balles de défense et que les gaz lacrymogènes envahissent Lieuron, en Ille-et-Vilaine. Quelques heurts ont éclaté en réponse aux pressions policières, le temps d’ouvrir un passage dérobé par-derrière pour les piétons. Une immense joie retrouvée et un sentiment partagé de soulagement se sont fait sentir dès que le reste du public a pu accéder à la fête. S’ensuivirent diverses scènes de liesse où l’on put même apercevoir des riverain·e·s, des pompiers et des fêtard·e·s célébrer ensemble la fin de cette terrible année !

Nos services d’Etat étant plus prompts à réprimer qu’à secourir, il est logique qu’ils aient dépêché près de 200 gendarmes armés pour empêcher la tenue de cet événement. Mais, si le danger était si grand, pourquoi n’avoir envoyé sur place un dispositif sanitaire qu’après la fin ?

Dès les premières communications, nous avons donné une place primordiale à la prévention sur le Covid. Des consignes strictes de dépistage et d’isolement ont été données en amont, à l’entrée, pendant et après. Quelques milliers de masques et des dizaines de litres de gel étaient distribués à l’entrée et disponibles en libre-service. Avec l’aide précieuse de l’association Technoplus, les adresses de centres de dépistage ainsi que de nombreuses autres informations liées aux pratiques festives en temps de pandémie ont été communiquées aux participant·e·s. Le choix du site s’est fait en calculant les volumes d’air et l’aération, conditions principales pour réduire au maximum les risques de contamination.

Quant à la fête en elle-même, que dire si ce n’est que ce fut une belle bringue. Des couleurs, des sourires, de l’amour, du partage, de la musique, des lumières. Une ardeur commune de vivre. Un instant recouvré de liberté. Suite aux menaces d’évacuation par la force, nous avons fait le choix de partir dans la nuit, afin d’éviter que la violence d’Etat ne vienne ternir ce souvenir désormais indéfectible.

1 650 amendes. La seule réponse qu’a apportée l’Etat à cette lueur d’espoir a été de frapper au portefeuille une jeunesse pourtant déjà durement touchée par la crise économique. De les catégoriser publiquement comme «2 500 délinquants». Pire, pour ne pas perdre la face, deux participants lambda furent immédiatement arrêtés. Tout simplement parce qu’ils étaient en possession, pour l’un d’un instrument de musique électronique et pour l’autre d’une petite sono avec platines ainsi que d’un groupe électrogène de faible puissance. Eléments forts sympathiques pour une soirée chez soi mais inutiles pour une telle fête. Ces personnes furent donc humiliées et terrorisées pour une simple opération de communication.

Dans sa triste obsession de vouloir à tout prix envoyer un message d’autorité, l’Etat n’a pas hésité à engager de lourdes poursuites. Un maximum de chefs d’accusation furent alignés les uns à la suite des autres pour bien montrer la gravité de la réponse donnée. Nous, organisateurs et organisatrices, sommes dès lors «activement recherché·e·s», des termes habituellement réservés aux pires criminels. On voudrait donc nous voir incarcéré·e·s et décourager toute velléité de dissidence culturelle collective, quelles que soient les dispositions prises. Pourtant nous offrons ces fêtes par passion, à prix libre pour tenter de couvrir une petite partie des frais engendrés. Bien souvent, la seule chose que nous récoltons en retour, ce sont des emmerdes.

Mais ces fêtes sont un vecteur d’espoir et de cohésion sociale pour des centaines de milliers de jeunes, de toutes classes et de toutes origines. Elles sont ce qu’elles sont, mais elles sont surtout le reflet de toute une partie de notre société que nos gouvernant·e·s ne pourront éternellement continuer d’ignorer. Ainsi, en ces temps si troubles, nous sommes fièr·e·s d’avoir pu redonner le sourire à quelques milliers de personnes, ne serait-ce que l’instant d’un «raveillon» de nouvel an !

Tribune initialement publiée dans Libération


La lettre d'un jeune étudiant, Matéo, à son ancien professeur

Une longue lettre, qui ne vous laissera pas indemne.

 

Bonjour Monsieur,

Ce mail n’appelle pas nécessairement de réponse de votre part, je cherchais simplement à écrire mon désarroi. Ne sachant plus à qui faire part du profond mal-être qui m’habite c’est vous qui m’êtes venu à l’esprit.

Même si cela remonte à longtemps, l’année que j’ai passée en cours avec vous a eu une influence déterminante sur les valeurs et les idéaux qui sont aujourd’hui miens et que je tente de défendre à tout prix, c’est pour cela que j’ai l’intime conviction que vous serez parmi les plus à même de comprendre ce que j’essaye d’exprimer.

Ces dernières semaines ont eu raison du peu d’espoir qu’il me restait. Comment pourrait-il en être autrement ? Cette année était celle de mes 21 ans, c’est également celle qui a vu disparaître mon envie de me battre pour un monde meilleur.

Chaque semaine je manifeste inlassablement avec mes amis et mes proches sans observer le moindre changement, je ne sais plus pourquoi je descends dans la rue, il est désormais devenu clair que rien ne changera. Je ne peux parler de mon mal-être à mes amis, je sais qu’il habite nombre d’entre eux également.

Nos études n’ont désormais plus aucun sens, nous avons perdu de vue le sens de ce que nous apprenons et la raison pour laquelle nous l’apprenons car il nous est désormais impossible de nous projeter sans voir le triste futur qui nous attend.

Chaque semaine une nouvelle décision du gouvernement vient assombrir le tableau de cette année. Les étudiants sont réduits au silence, privés de leurs traditionnels moyens d’expression.

Bientôt un blocage d’université nous conduira à une amende de plusieurs milliers d’euros et à une peine de prison ferme.

Bientôt les travaux universitaires seront soumis à des commissions d’enquêtes par un gouvernement qui se targue d’être le grand défenseur de la liberté d’expression.

Qu’en est-il de ceux qui refuseront de rentrer dans le rang ?

Je crois avoir ma réponse.

Samedi soir, le 5 décembre, j’étais présent Place de la République à Paris.

J’ai vu les forces de l’ordre lancer à l’aveugle par-dessus leurs barricades anti-émeutes des salves de grenades GM2L sur une foule de manifestants en colère, habités par une rage d’en découdre avec ce gouvernement et ses représentants.

J’ai vu le jeune homme devant moi se pencher pour ramasser ce qui ressemblait à s’y méprendre aux restes d’une grenade lacrymogène mais qui était en réalité une grenade GM2L tombée quelques secondes plus tôt et n’ayant pas encore explosée.

Je me suis vu lui crier de la lâcher lorsque celle-ci explosa dans sa main.

Tout s’est passé très vite, je l’ai empoigné par le dos ou par le sac et je l’ai guidé à l’extérieur de la zone

d’affrontements.

Je l’ai assis au pied de la statue au centre de la place et j’ai alors vu ce à quoi ressemblait une main en charpie, privée de ses cinq doigts, sorte de bouillie sanguinolente.

Je le rappelle, j’ai 21 ans et je suis étudiant en sciences sociales, personne ne m’a appris à traiter des blessures de guerre.

J’ai crié, crié et appelé les street medics à l’aide.

Un homme qui avait suivi la scène a rapidement accouru, il m’a crié de faire un garrot sur le bras droit de la victime.

Un garrot… Comment pourrais-je avoir la moindre idée de comment placer un garrot sur une victime qui a perdu sa main moins d’une minute plus tôt ?

Après quelques instants qui m’ont paru interminables, les street medics sont arrivés et ont pris les choses en main.

Jamais je n’avais fait face à un tel sentiment d’impuissance. J’étais venu manifester, exprimer mon mécontentement contre les réformes de ce gouvernement qui refuse de baisser les yeux sur ses sujets qui souffrent, sur sa jeunesse qui se noie et sur toute cette frange de la population qui suffoque dans la précarité.

Je sais pertinemment que mes protestations n’y changeront rien, mais manifester le samedi me permet de garder à l’esprit que je ne suis pas seul, que le mal-être qui m’habite est général. Pourtant, ce samedi plutôt que de rentrer chez moi heureux d’avoir revu des amis et d’avoir rencontré des gens qui gardent espoir, je suis rentré chez moi dépité, impuissant et révolté.

Dites-moi Monsieur, comment un étudiant de 21 ans qui vient simplement exprimer sa colère la plus légitime peut-il se retrouver à tenter d’installer un garrot sur le bras d’un inconnu qui vient littéralement de se faire arracher la main sous ses propres yeux, à seulement deux ou trois mètres de lui.

Comment en suis-je arrivé là ? Comment en sommes-nous arrivés là ?

Je n’ai plus peur de le dire. Aujourd’hui j’ai un dégoût profond pour cette République moribonde.

Les individus au pouvoir ont perverti ses valeurs et l’ont transformée en appareil répressif à la solde du libéralisme.

J’ai développé malgré moi une haine profonde pour son bras armé qui défend pour envers et contre tous ces hommes et ces femmes politiques qui n’ont que faire de ce qu’il se passe en bas de leurs châteaux.

J’ai toujours défendu des valeurs humanistes et pacifistes, qui m’ont été inculquées par mes parents et desquelles j’ai jusqu’ici toujours été très fier.

C’est donc les larmes aux yeux que j’écris ceci mais dites-moi Monsieur, comment aujourd’hui après ce que j’ai vu pourrais-je rester pacifique ?

Comment ces individus masqués, sans matricules pourtant obligatoires peuvent-ils nous mutiler en toute impunité et rentrer chez eux auprès de leur famille comme si tout était normal ?

Dans quel monde vivons-nous ?

Dans un monde où une association de policiers peut ouvertement appeler au meurtre des manifestants sur les réseaux sociaux, dans un monde où les parlementaires et le gouvernement souhaitent renforcer les pouvoirs de cette police administrative qui frappe mutile et tue.

Croyez-moi Monsieur, lorsque je vous dis qu’il est bien difficile de rester pacifique dans un tel monde…

Aujourd’hui être français est devenu un fardeau, je suis l’un de ces individus que l’Etat qualifie de « séparatiste », pourtant je ne suis pas musulman, ni même chrétien d’ailleurs.

Je suis blanc, issu de la classe moyenne, un privilégié en somme…

Mais quelle est donc alors cette religion qui a fait naître en moi une telle défiance vis-à-vis de l’Etat et de la République ?

Que ces gens là-haut se posent les bonnes questions, ma haine pour eux n’est pas due à un quelconque endoctrinement, je n’appartiens à l’heure actuelle à aucune organisation, à aucun culte « sécessioniste ».

Pourtant je suis las d’être français, las de me battre pour un pays qui ne veut pas changer.

Le gouvernement et les individus au pouvoir sont ceux qui me poussent vers le séparatisme.

Plutôt que de mettre sur pied des lois visant à réprimer le séparatisme chez les enfants et les étudiants qu’ils s’interrogent sur les raisons qui se cachent derrière cette défiance.

La France n’est plus ce qu’elle était, et je refuse d’être associé à ce qu’elle représente aujourd’hui.

Aujourd’hui et malgré moi je suis breton avant d’être français. Je ne demanderais à personne de comprendre mon raisonnement, seulement aujourd’hui j’ai besoin de me raccrocher à quelque chose, une lueur, qui aussi infime soit-elle me permette de croire que tout n’est pas perdu.

Ainsi c’est à regret que je dis cela mais cette lueur je ne la retrouve plus en France, nous allons au-devant de troubles encore plus grands, le pays est divisé et l’antagonisme grandit de jour en jour.

Si rien n’est fait les jeunes qui comme moi chercheront une sortie, un espoir alternatif en lequel croire, quand bien même celui-ci serait utopique, seront bien plus nombreux que ne l’imaginent nos dirigeants.

Et ce ne sont pas leurs lois contre le séparatisme qui pourront y changer quelque chose.

Pour certains cela sera la religion, pour d’autre comme moi, le régionalisme.

Comment pourrait-il en être autrement quand 90% des médias ne s’intéressent qu’aux policiers armés jusqu’aux dents qui ont été malmenés par les manifestants ?

Nous sommes plus de 40 heures après les événements de samedi soir et pourtant je n’ai vu nulle part mentionné le fait qu’un manifestant avait perdu sa main, qu’un journaliste avait été blessé à la jambe par des éclats de grenades supposées sans-danger.

Seul ce qui reste de la presse indépendante tente encore aujourd’hui de faire la lumière sur les événements terribles qui continuent de se produire chaque semaine.

Soyons reconnaissants qu’ils continuent de le faire malgré les tentatives d’intimidation qu’ils subissent en marge de chaque manifestation.

Je tenais à vous le dire Monsieur, la jeunesse perd pied.

Dans mon entourage sur Paris, les seuls de mes amis qui ne partagent pas mon mal-être sont ceux qui ont décidé de fermer les yeux et de demeurer apolitiques.

Comment les blâmer ?

Tout semble plus simple de leur point de vue. Nous sommes cloîtrés chez nous pendant que la planète se meurt dans l’indifférence généralisée, nous sommes rendus responsables de la propagation du virus alors même que nous sacrifions nos jeunes années pour le bien de ceux qui ont conduit la France dans cette impasse.

Les jeunes n’ont plus l’envie d’apprendre et les enseignants plus l’envie d’enseigner à des écrans noirs.

Nous sacrifions nos samedis pour aller protester contre ce que nous considérons comme étant une profonde injustice, ce à quoi l’on nous répond par des tirs de grenades, de gaz lacrymogènes ou de LBD suivant les humeurs des forces de l’ordre.

Nous sommes l’avenir de ce pays pourtant l’on refuse de nous écouter, pire, nous sommes muselés. Beaucoup de choses ont été promises, nous ne sommes pas dupes.

Ne gaspillez pas votre temps à me répondre. Il s’agissait surtout pour moi d’écrire mes peines. Je ne vous en fait part que parce que je sais que cette lettre ne constituera pas une surprise pour vous. Vous êtes au premier rang, vous savez à quel point l’abîme dans laquelle sombre la jeunesse est profond.

Je vous demanderai également de ne pas vous inquiéter. Aussi sombre cette lettre soit-elle j’ai toujours la tête bien fixée sur les épaules et j’attache trop d’importance à l’éducation que m’ont offert mes parents pour aller faire quelque chose de regrettable, cette lettre n’est donc en aucun cas un appel au secours.

J’éprouvais seulement le besoin d’être entendu par quelqu’un qui je le sais, me comprendra.

Matéo