Cinq questions pour préparer la suite

Parce que le mouvement des gilets jaunes est toujours aussi fort et légitime mais qu'il est également poussé dans une impasse par le mutisme du pouvoir, en dehors de réponses répressives, nous proposons 5 sondages sur les choix stratégiques d'évolution du mouvement.


On peut tromper une fois mille GJ...

Le mouvement des Gilets Jaunes, malgré son aspect imprévisible et horizontal, subit la loi des cycles et de la ritualisation.

La séquence actuelle, faite de mobilisations massives mais assez calmes partout en France, de manifs déclarées et fortement encadrées par les forces de l'ordre, nous rappellent ce qui s'est déjà passé trois fois, après des séquences offensives qui avaient secoué le pouvoir et les médias. Petit rappel avec la situation parisienne :

Mi-décembre après plusieurs actes massifs et insurrectionnels, le mouvement connaît plusieurs actes assez "tranquilles". L'occasion pour les médias et le pouvoir de crier à la fin du mouvement.

Puis, dès le premier samedi de janvier, pour l'acte 8, Paris connaît une énorme mobilisation, aussi bien en nombre de GJ présents qu'en détermination. C'était, notamment, l'épisode Dettinger et du transpalette. Les quatre samedis suivants furent particulièrement encadrés, avec l'arrivée des premières manifestations déclarées sur la capitale.

Puis, lors de l'acte 13, lassés par des manifs de plus en plus inoffensives pour le pouvoir, des centaines de GJ lancent une manif sauvage de plusieurs heures dans Paris, occasionnant de nombreux dégâts matériels autour de la Tour Eiffel.

Les deux weekends suivants sont l'occasion de vivre des nasses géantes et mobiles pendant lesquelles les forces de l'ordre marchent "tranquillement" autour des GJ pour empêcher toute tentative de sauvage.

Et puis, il y eut l'acte 16.

Crédit photo : Jules Le Moal

Et nous voici, à l'aube de l'acte 21, dans une situation assez proche des précédentes : la préfecture durcit encore plus les dispositifs et les interdictions. Les mobilisations restent massives. Mais le pouvoir, bien aidé par les médias, continue de minimiser cette mobilisation et fait tout pour l'invisibiliser.

A ce jeu-là, les chiffres du ministère de l'intérieur sont devenus totalement ridicules, et viennent même en contradiction avec les chiffres de contrôles supérieurs à ceux de la mobilisation.

Mais les GJ ne sont plus dupes et ne se soucient même plus de ces annonces. Ni des médias qui relaient sans remettre en cause ces chiffres. Ces médias de masse se rendent complices d'une communication devenue propagande d'état. Il ne faudra pas s'étonner ensuite d'une défiance grandissante envers ces médias.

Reste la question stratégique de la suite à donner : les manifestations déclarées et où aucun débordement n'est possible sont totalement invisibilisées et ne posent aucun rapport de forces réel au pouvoir. Les séquences plus insurrectionnelles ont le mérite d'obliger le pouvoir et les médias à remettre la question des GJ sur la table, mais uniquement par le biais de la question sécuritaire.

Les GJ, après avoir été méprisés et violentés par le pouvoir, ne sont plus dupes de la réalité des rapports de forces politiques et financières. Ils ne seront plus trompés par un grand débat, pas plus que par des annonces de perlimpinpin. Ils ne seront pas non plus découragés par les chiffres ridiculement bas de mobilisation annoncés chaque semaine par le ministère de l'intérieur.

Ces milliers de GJ ne peuvent plus être dupés. Mais reste à réussir à ce que les tous les Français, qui devraient légitimement se lever et se révolter, ne soient plus dupés/trompés par ces mécanismes,

Il faut donc réussir à toucher et à parler à ces millions de citoyens qui peuvent être solidaires de près ou du loin du mouvement et de ses revendications. Mais comment les toucher sans passer par les médias de masse, qui ne relaient le mouvement qu'à travers le prisme de la violence ? Cela passe peut-être par la création de nouveaux espaces de discussions et par une visibilité du mouvement dans les lieux de vie des Français : travail, écoles, transports mais aussi les espaces de loisirs (cinémas, stades, théâtres...). Cela passe aussi par la reprise de nos fameux ronds-point. Par la construction de nouvelles cabanes. Par l'occupation de lieux.

Bref, ne tombons pas dans le piège des actions/réactions où il n'y aurait que des séquences qui se reproduisent de façon ritualisée, que ce soit dans des manifs déclarées ou dans des manifs sauvages plus offensives. Tentons des choses que le pouvoir n'attend pas. Ouvrons des brèches, même l'espace de quelques minutes, pour créer une autre réalité et un autre possible. Trompons le système pour qu'il ne puisse plus nous tromper.

 

Crédit photo : Jules Le Moal


Ode à l'horizontalité

L'une des composantes essentielle, et hautement subversive, du mouvement des Gilets Jaunes se situe dans sa construction totalement horizontale : pas de chef, pas de leader, pas d'organe de direction.

Le pouvoir et les médias ont bien tenté de faire croire l'inverse en portant certaines figures du mouvement en haut de l'affiche, accentuant ainsi leur visibilité publique. Mais cela n'a pas suffit pour rendre ces personnes représentatives d'autre chose que d'eux-mêmes. Et c'est déjà bien suffisant.

Car il n'y a rien qui dérange plus le système que de ne pas avoir d'interlocuteur identifié; de personnes à cibler pour apaiser la grogne, que ce soit par la menace ou par la séduction.

L'acte 18 est en cela révélateur de cette horizontalité. Aucune "figure médiatique" des GJ n'est à l'origine de cet appel national à converger sur Paris. Certains ont décidé de soutenir l'appel, d'autres non. Mais ils n'étaient en aucun cas à la manœuvre. Pas plus qu'une fantasmatique organisation de black bloc qui aurait décidé de manière centralisée de détruire les Champs-Élysées ce jour-là.

Non, la réalité est que certains GJ ont lancé dans leurs groupes locaux l'idée d'organiser à nouveau un acte centralisé sur Paris. Plusieurs dates circulaient même sur les réseaux sociaux dès le mois de janvier. Et personne n'était en mesure de décider pour tous d'une date. Finalement le 16 mars s'est imposé collectivement par le simple jeu des décisions individuelles : décision de participer aux événements facebook parisiens (et à ceux des régions), décision d'en parler et d'inviter ses amis, décision de lancer des groupes de covoiturage ou d'aide au logement. Ce sont des milliers de décisions prises par des milliers de citoyens qui ont abouti à cet acte 18.

Manif déclarée, manif sauvage, occupation d'un lieux, blocage de rond point, sit-in, barricades... Chaque Gilet Jaune a l'autonomie de prendre part ou non à une action, tout comme il peut lancer une initiative, IRL et/ou virtuelle. Libre ensuite à chacun de s'y associer ou de s'en dissocier.

Si cette organisation totalement horizontale peut, de prime abord, sembler moins efficace qu'une organisation très hiérarchisée avec un organe de direction et des responsables par pôles (communication, juridique, action...), elle est beaucoup plus forte sur le long terme. Car elle évite les jeux de pouvoirs inhérents à toute organisation (y compris celle les plus libertaires).

Elle permet également d'expérimenter les notions d'autonomie et d'autogestion, offrant l'occasion de comprendre que ne pas avoir de chef ne signifie pas vivre dans le chaos.

Le mouvement permet enfin de mettre à mal l'adage selon lequel ce mode de vie serait individualiste puisque refusant l'organisation collective. Prôner l'horizontalité et l'autonomie est, au contraire, un acte éminemment altruiste. Cela signifie se battre pour garder son autonomie de décision mais également, et surtout, se battre pour que les autres gardent cette autonomie, et la respecter. C'est croire en l'humain et en sa capacité à décider par lui-même.

En fait, n'en déplaise aux professionnels de la politique, les Gilets Jaunes représentent un superbe élan démocratique. Au sens le plus noble de ce terme. Il s'agit de remettre le peuple dans les décisions collectives. Ne plus confier la gestion de nos vies à quelques centaines de personnes.

Nous encourageons donc tous les GJ, et globalement tous les citoyens désireux de changer cette société, à lancer des initiatives. A oser. A ne pas se dire que cela ne marchera jamais ou que cela est trop ambitieux, trop dangereux. Car personne ne sait à l'avance comment une situation évoluera. Mais le plus important, le plus précieux, c'est de créer les conditions de cette situation. De ces situations.

Le pouvoir veut nous faire croire que nous n'avons pas de pouvoir. Mais nous pouvons au contraire beaucoup. Nous pouvons détruire, nous pouvons créer, nous pouvons haïr, nous pouvons aimer. Nous pouvons être sages. Nous pouvons être subversifs et indisciplinés.

Et sûrement devons-nous être tout ça.

Crédits photos : Mathias Zwick


Le mouvement venu

L'un des repères pour comprendre l'ampleur du changement d'une société, c'est la vitesse à laquelle les lignes bougent. En ce sens, le mouvement des Gilets Jaunes est clairement porteur d'un changement radical que le rouleau répressif ne pourra contenir bien longtemps.

Tout va très vite depuis quatre mois. Les mentalités évoluent. De nombreux Gilets Jaunes totalement hostiles à des actions offensives ont désormais fait le choix de ne plus condamner ce type d'opération, voire même d'y participer.

Le côté le plus subversif de ce changement de mentalité n'est pas l'acceptation des modalités d'actions "violentes" mais bien le fait de ne plus considérer la question de la légalité comme supérieure à celle de la légitimité.

Et ce changement ne vient pas uniquement des échanges avec les GJ les plus "radicaux". C'est aussi, voir surtout, l'attitude du pouvoir, son mutisme social, son arrogance politique et son escalade autoritaire qui ont poussé des milliers de citoyens à se dire que non, cela n'avait plus aucun sens de "respecter toutes les règles" lorsque ces règles sont faites par des personnes immorales ne pensant qu'à protéger leurs privilèges.

La dernière illustration en date est la déclaration indécente et abjecte de Macron concernant Geneviève Légat, 73 ans, militante d'Attac, gravement blessé samedi dernier à Nice.

La situation de Geneviève résume parfaitement le danger actuel en France :
1 - Le pouvoir n'arrive pas à calmer une colère sociale.
2 - Il estime donc de son devoir de modifier la loi et de restreindre les libertés fondamentales pour réussir à retrouver l'ordre.
3 - Une personne décide de s'opposer, pacifiquement, à ces mesures liberticides. Elle en paye le prix fort, physiquement.
4 - Le pouvoir estime que l'erreur vient de cette personne et qu'elle n'avait qu'à respecter les nouvelles "règles".

Le principe d'un état de droit, d'une démocratie, c'est d'utiliser les mêmes outils (judiciaires et répressifs) qu'importe la situation. D'appliquer une justice et d'accorder la liberté et la présomption d’innocence, même à ceux qui dénigrent ces principes.

Le pouvoir commet donc une erreur grave et historique en modifiant les règles démocratiques pour son propre intérêt.

Lorsqu'un citoyen est accusé d'un vol, d'un crime ou d'un viol mais n'est finalement pas condamné pour diverses raisons judiciaires ou policières, change-t-on ces règles ? Non, et on explique aux victimes, légitimement en colère, que le système ne peut pas toujours répondre à leurs attentes. Mais qu'il faut faire avec. Que c'est le jeu de la démocratie et de nos sociétés modernes.

Mais lorsque le pouvoir n'arrive pas à faire arrêter ou condamner des personnes commettant des violences et des actes légalement répréhensibles, celui-ci aurait le droit de changer les règles ? Et de porter atteinte aux libertés de l'ensemble de la population ?

A vrai dire, l'un des points positifs des actions les plus offensives de certains Gilets Jaunes réside dans le fait d'obliger le pouvoir à montrer son vrai visage. Le principe d'une démocratie, c'est de pouvoir gérer les opposants, y compris les plus violents, dans un cadre démocratique. En France en 2019, une voiture brulée ou un Fouquet's défoncé suffisent à briser ce pacte essentiel et justifie l'usage de mesures clairement liberticides et autoritaires.

Face à une contestation radicale et déterminée, Macron et son monde ont donc préféré abandonner leur cape démocratique pour préserver l'essentiel : le système économique, ultra libéral. D'ailleurs, il est assez amusant de constater que le pouvoir politique et médiatique ne cesse de dénigrer les GJ en les affublant du qualificatif "ultra"... tantôt de gauche, tantôt de droite. Tantôt ultra-violents.

Mais au final, la chose qui est la plus "ultra" dans notre société, et qui est totalement acceptée par les puissances politiques et médiatiques, c'est le système économique : ultra libéral. Pour le coup, cela ne pose pas de problème et n'est jamais associé à la violence.

Pourtant, la première des violences, celle qui génère toutes les autres, c'est cette violence libérale qui provoque l'injustice sociale et qui brise des vies.

Macron ne veut pas en entendre parler.
Nous n'écouterons donc plus ses leçons de morale et de sagesse.

La sagesse, c'est celle de Geneviève . C'est celle de Commercy. C'est celle de St Nazaire. La sagesse, c'est nous. Et elle sait aussi se faire colère.

Crédit Photo : Le Désastre / Jérémie Rozier


Et maintenant !

La force d'un mouvement, c'est d'être toujours en mouvement. Ne pas répéter les mêmes pratiques et modalités jours après jours.

C'est en partie pour cette raison que le mouvement syndical a énormément perdu de son attrait et de sa force, notamment sur les actions collectives et dans la rue. C'est pour cela que le cortège de tête a eu un tel attrait pendant plusieurs mois, jusqu'à devenir un rituel qui se singe lui-même, et donc tombe dans les travers d'un mouvement qui ne répète que ses réussites passées.

En ce sens, les Gilets Jaunes ont apporté un souffle nouveau et puissant dans le paysage des luttes. Des occupations de ronds points en passant par les manifs sauvages, les barricades, les blocages de dépôts pétroliers, les cabanes jaunes ou les ouvertures de péages, les GJ ont montré qu'ils n'étaient pas enfermés dans une pratique ritualisée et codifiée de la lutte.

Tout simplement parce que la grande majorité de ces GJ ne sont pas des "professionnels" de l'agitation sociale. Et c'est tant mieux. Et c'est ce qui dérange autant le pouvoir car son caractère imprévisible rend la riposte plus difficile.

Aujourd'hui, le mouvement se trouve à un moment crucial. L'acte 18 a été une réussite dans le sens où la question des Gilets Jaunes a été remise très frontalement dans l'agenda politique et médiatique. Mais, cela peut aussi être vu comme un échec, dans la mesure où cette question n'est abordée par le pouvoir (et les principaux médias) que par le biais des violences et de la façon de les contenir. Les questions sociales, économiques et sociétales n'ont quasiment pas été abordées ces derniers jours.

Face à une répression qui s'annonce encore plus indistincte et aveugle (le pouvoir ne s'en cache même plus), face à un rouleau compresseur médiatique d'indignation face aux vitrines cassées et magasins brulés, il apparaît important de ne pas tomber dans le piège d'une escalade inutile.

Encore une fois, la question n'est pas de savoir s'il faut casser une banque ou le Fouquet's. La question reste de trouver des moyens de lutter radicalement contre un pouvoir et un système politique qui a pour lui tout l'arsenal policier, judiciaire et même médiatique.

Nous savons que les manifs déclarées et totalement nassées du début à la fin par la police n'ont aucun intérêt. Discuter avec la préfecture pour définir comment la journée "se passera bien", c'est accepter que le pouvoir puisse dormir sur ses deux oreilles. Chose impensable dans cette société qui laisse crever de faim des dizaines de milliers de laissés-pour-compte.

Pour les empêcher de dormir tranquillement, mais aussi d'aller dans leurs restaurants de luxe ou sur les pistes de ski, nous n'avons pas énormément d'outils. Mais nous ne sommes pas démunis. Nous savons ce qui compte pour eux : leur portefeuille, leur confort, leur intérêt et leur image médiatique. A nous de trouver comment nuire à ces aspects.

A nous également de remettre les questions de fond sur le devant de la scène : l'injustice sociale, climatique, économique. Cela parait presque évident, et nous pensons que tous les Français sont au courant. Mais il est nécessaire de rappeler sans cesse les conséquences quotidiennes des politiques ultra-libérales sur notre société et sur les laissés-pour-compte, que ce soient ceux des campagnes ou ceux des banlieues.

Le pouvoir espère que le 16 mars était le chant du cygne des Gilets Jaunes, leur dernier baroud d'honneur. Il l'espère tellement qu'il le crie sur tous les toits.

Mais nous savons que les GJ ont encore de la ressource et vont de nouveau surprendre. Reste à savoir quand et comment.

Nous ne sommes plus une classe bien sage. Nous n'avons pas peur d'être hors la loi dans une société où les lois deviennent liberticides et antidémocratiques. Nous n'avons pas peur d'être (mal) jugés par un pouvoir cynique et violent, tout autant que par ses chiens de garde médiatique. Dans plusieurs décennies, l'histoire jugera qui aura été du bon côté.

En attendant, soyons inventifs et motivés. Essayons de faire dérailler le système tout en proposant des actions non violentes. Que la ligne de démarcation ne soit plus celle des gentils manifestants et des méchants casseurs mais de ceux qui veulent changer le système et ceux qui acceptent de vivre dans une société qui laisse crever ses plus faibles.

Ne nous soucions pas du jugement de ceux que l'on combat mais essayons de faire comprendre au plus grand nombre la justesse de notre cause et l'injustice de cette société. Cela passe peut-être par des actions moins clivantes sur l'aspect de la violence. Mais cela ne doit en aucun cas enlever la radicalité du mouvement. Sous peine de le voir devenir docile et indolore pour les puissants.

(Photo : Marion vacca / Macadam Press / Hans Lucas)