Comprendre nos défaites

Il est souvent difficile d’être lucide lors d’une défaite. C’est pourtant toujours salutaire. Surtout lorsqu’on parle non pas d’une seule défaite, mais de plusieurs. Et pas des moindres.

Passé le soulagement de savoir que Marine Le Pen ne serait pas présidente de la République, nous avons été obligés de constater que la victoire était pour Macron et son monde. Et qu’il s’agissait donc d’une défaite pour notre camp. Pour nos camps.

Plus de trois ans après le début du mouvement insurrectionnel des Gilets Jaunes, Macron, qu’on pensait incapable de finir son mandat, est réélu. Deux ans après un soulèvement antiraciste majeur de plusieurs centaines de milliers de personnes dans les rues contre le racisme institutionnel, Macron est réélu lors d’un second tour face à une candidate encore plus raciste que lui, avec un score de l’extrême droite totalement inédit. Alors que pendant tout le quinquennat, des manifestations et des grèves massives pour le climat ont eu lieu, Macron est réélu alors qu’il incarne, sans s’en cacher, tout le système ultra libéral occidental responsable de la catastrophe climatique.

On pourrait continuer encore longtemps cette liste de défaites. Mais ce serait oublier la principale, celle qui cristallise l’ensemble de ces échecs : les tenants du pouvoir politique et médiatique, par la peur (justifiée) de l’arrivée d’une fasciste au pouvoir, ont réussi à faire se concentrer toutes les attentions et les énergies sur une élection. Alors même que jamais autant de Français n’ont dénigré (là encore, à juste titre) le système actuel.

Imaginez un peu le tour de force : des millions de personnes se révoltent depuis plusieurs années et sont prêtes à renverser le système. Ce système, pour se maintenir, emprunte la voie de l’autoritarisme et distille un discours de plus en plus raciste, faisant logiquement monter les partis d’extrême droite (bien aidés par les médias des milliardaires). Ce faisant, il arrive à faire de la menace « Le Pen » une réalité encore plus crédible qu’en 2017. Face à cela, l’ensemble du champ politique, social, syndical, et même révolutionnaire, concentre son énergie et ses forces sur cette élection.

Non seulement l’élection présidentielle est redevenue centrale dans nos vies, ce qui est déjà une énorme victoire du système, mais en plus, les forces contestataires, capables de renverser le système, se déchirent pendant des mois et se tirent dans les pattes selon leur choix d’appeler à voter ou non, et si oui, pour quel candidat.

Alors que la 5e république n’a jamais été autant remise en cause. Alors qu’un président n’a jamais été aussi détesté… jamais il n’y aura eu autant de « vote utile », que ce soit au premier ou au second tour.

Nous ne pouvons que constater cette défaite majeure, et lourde. Le système a réussi à se montrer « indispensable ». Même pour ceux qui veulent le combattre. Nous ne doutons pas que les prochaines semaines emprunteront la même partition, au moins jusqu’aux législatives.

La question n’est pas de pointer les responsabilités au sein de nos camps. Chacun a fait ce qu’il a pu et ce qu’il a cru être le moins pire au vu de la situation.

Non, la vraie question, c’est comment faire en sorte que nous ne nous retrouvions pas dans la même situation dans 5 ans. On sait que Macron est détesté. Que des millions de Français (et de citoyens du monde entier) veulent changer de système. Qu’il y a une vraie prise de conscience que les ultra riches sont en train de détruire toute la planète pour leur simple intérêt.

Mais comment réussir à concrétiser cette rage, cette colère, ce désespoir parfois, en quelque chose qui puisse vraiment changer nos vies, qui puisse vraiment détruire le système ? Clairement, il ne faudra pas attendre que cela se fasse par des élections. Ni présidentielles, ni législatives, ni municipales. Pour que le système change profondément, il faudra le détruire. Et reconstruire par dessus. Mais vu l’échec lors de la sublime et inattendue tentative des Gilets Jaunes, il nous appartient de comprendre comment ne pas reproduire cette défaite. Pour que ces défaites ponctuelles puissent se transformer, un jour, en un échec et mat.